La lune de Jupiter : migrant, lève-toi !

L’urgence humanitaire et la résonance philosophique que représente aujourd’hui la crise des migrants syriens interpellent logiquement le monde artistique, quelle que soit la discipline. Notre attitude, nos jugements hâtifs ou non, qui se révèlent face à cette situation excitant les extrémismes et acculant les politiciens peureux dans une position de ni-ni embarrassante, se doivent d’inspirer les créateurs et metteurs en scène. Au dernier Festival de Cannes, la question de la crise syrienne était traitée, en filigrane ou frontalement par bien des films, mais aucun de manière aussi clinquante et « officielle » que La lune de Jupiter. Kornél Mundruczó, qui avait marqué les esprits sur la Croisette grâce à son White God, s’est emparé d’un postulat évocateur (suivre un migrant sans repères dans la Hongrie conservatrice de Viktor Orbàn, hostile à l’arrivée massive d’étrangers) pour y apposer un élément fantastique (le héros peut littéralement voler) visuellement frappant. Une sorte de drame social et engagé qui avancerait masqué sous les oripeaux du film de genre. La même recette que White God, en somme, avec toutefois plus de lourdeur dans le traitement.

Des hommes… et un Dieu ?

La lune de Jupiter (qui s’appelle, nous l’apprend le carton d’ouverture, Europa, et est la seule de ses lunes à potentiellement héberger de la vie – get it ?) débute de nuit, par une séquence on ne peut plus stressante et terre-à-terre. Des migrants illégaux s’apprêtent à embarquer dans un périlleux voyage en barque à la frontière hongroise. Mais les autorités sont déjà sur place et tirent à vue sur les passagers. Dans la panique, notre héros, Aryan (Zsombor Jéger), perd de vue son père et rejoint le rivage avant de courir à perdre haleine pour sauver sa peau. Un flic zélé et peu commode, Laszlo, n’hésite pas à le plomber sur place, mais miracle ! Aryan se met à léviter, et à flotter dans l’air, tel un poisson dans l’eau. Un « pouvoir » dont est ensuite témoin un médecin en disgrâce, Stern (Merab Ninidze, dont la voix, étrangement, a été doublée directement en hongrois), qui y voit là une occasion de se faire de l’argent facile…

« Kornél Mundruczó, qui avait marqué les esprits sur la Croisette grâce à son White God, s’est emparé d’un postulat évocateur. »

Durant sa première demi-heure, La lune de Jupiter agrippe le spectateur aussi efficacement et avec maîtrise que le faisait la révolte canine de White God. Aidé de son chef opérateur Marcell Rév, Kornél Mundruczó capture des plans-séquences bluffants qui évoquent autant le travail d’Alfonso Cuaron sur Les fils de l’homme (et, forcément, Gravity) que des œuvres plus austères comme Le fils de Saul. De la traque initiale, moment de chaos total où n’existe plus que le mouvement fractal de corps en fuite, aux premières échappées d’Aryan, victime d’une sorte d’épiphanie en apesanteur, le film conjugue le constat terrifiant d’une actualité brutale et l’odyssée inattendue d’un messie désarmé et maladroit. Pourquoi lui, pourquoi ici, se demande Stern, l’athée de service obsédé par l’argent (« Je ne crois qu’en la résurrection de la Hongrie », plaide-t-il à des vendeurs de Bible) et ployant sous le poids de ses pêchés. Tout au long du film, le cinéaste va s’échiner à souligner la relation de disciple dévoyé et de prophète innocent qui s’établit entre Aryan et Stern, allant jusqu’à filmer une séquence « d’absolution » entre les deux personnages, et à transformer le médecin, opportuniste opiniâtre au bout du rouleau, en véritable protecteur. Même le père d’Aryan est charpentier, si l’analogie n’était pas assez claire.

Attention les yeux

Ce sous-texte métaphorique finit par oblitérer complètement l’horizon narratif de La lune de Jupiter, lorsque les protagonistes surexpliquent par exemple des messages qui paraissaient déjà clairs une demi-heure avant (« il faut regarder ensemble vers le ciel plutôt que de dévisager son prochain avec peur », ce genre de choses…). Le réalisateur n’est pas vraiment du genre finaud pour asséner son propos : il va jusqu’à introduire une sous-intrigue d’attentat terroriste affreusement maladroite, qui tout en justifiant par le pire l’attitude xénophobe de toute une nation, ne contribue en rien à enrichir la personnalité d’Aryan, dont il est établi dès les premières minutes qu’il est une victime innocente par excellence.

Pour faire passer la pilule, La lune de Jupiter peut malgré tout compter sur sa vista technique qui ferait passer, avec dix fois moins de moyens, les magiciens d’Hollywood pour de timides expérimentateurs. Le film regorge de scènes où la lourdeur des dialogues cède la place à de purs moments de grâce et d’adrénaline, d’une lente « descente planée » le long d’une façade d’immeuble, pleine de locataires indifférents à l’incroyable qui se joue près d’eux, à une poursuite en voiture sans coupe, filmée depuis le capot d’une vieille Citroën, à travers le centre-ville de Budapest. Des morceaux de bravoure qui se passent logiquement de dialogue, leur puissance brute arrachant La lune de Jupiter à ses considérations politiques à base d’enfonçage fracassant de portes ouvertes. Cette étrange dichotomie infuse une œuvre bâtarde et fascinante, aussi pataude qu’inspirée, ce qui l’a sans doute aidé à récolter le Grand Prix de l’Étrange Festival.


Note Born To Watch
Troissurcinq
La lune de Jupiter (Jupiter’s Moon)
De Kornél Mundruczó
2017 / Hongrie / 120 minutes
Avec Zsombor Jéger, Merab Ninidze, György Cserhalmi
Sortie le 22 novembre 2017

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