Mad Max Fury Road : fou, oui, mais virtuose !

C’est une phrase qui aurait pu ne jamais être écrite : Max Rockatansky est de retour au cinéma. Comme un mirage, une légende qui se transmettrait d’une génération de connaisseurs à l’autre, la saga Mad Max est demeurée inviolée, intouchable pendant presque trente ans. Trente années pendant lesquelles son pinacle artistique, Mad Max 2 : le défi, n’a jamais été surpassé (consultez pour mémoire notre Top 15 spécial courses-poursuites et devinez qui trône sur la première place ?) en terme d’intensité cinétique, de maîtrise de l’espace et de montage envisagé comme instrument narratif essentiel.

George Miller aura eu beau mériter par la suite son surnom de « Spielberg australien », en emballant une comédie inclassable (Les sorcières d’Eastwick), un drame bouleversant (Lorenzo) ou de bien trompeurs films pour enfants (Babe 2, Happy Feet 1 et 2), le mètre-étalon de son étonnante carrière restait sa trilogie post-apocalyptique. Un mythe imposant, demeuré la propriété de son seul créateur, qui devenait de fait, au fil des décennies, le seul à même de le régénérer, de le magnifier ou, peut-être, de l’écorner.

Il faut le voir pour y croire

Mad Max Fury Road : fou, oui, mais virtuose !

Les craintes et les fantasmes ont alternativement été les seules réactions possibles face à la longue gestation de Mad Max : Fury Road, projet annoncé sous un autre titre et avec un autre casting au crépuscule des années 90. C’est désormais un secret de polichinelle, mais la conception de ce nouvel épisode s’est apparentée pour le réalisateur australien à un véritable travail d’Hercule, sur lequel nous nous étions déjà penchés dans notre preview. Le film est, à plus d’un titre, une anomalie de production. Un film fou, personnel, à rebours des codes et des modes en vigueur, un manifeste éructant à 150 millions de dollars dont la pureté rétro et l’exigence visuelle nous rappelle que nous méritons mieux, en tant que public, que les bouffonneries illisibles de Michael Bay et ses héritiers, ou que l’inondation de plus en plus inodore d’adaptations de comics – il y a de quoi regretter longtemps l’échec du projet Justice League par Miller, d’ailleurs. Certes, Fury Road se veut avant tout un film d’action, une anticipation tout aussi fantaisiste qu’alarmiste (comme le sont tous les Mad Max) qui n’est, intrinsèquement, que bruit, désolation et fureur. Mais le genre doit-il pour autant être traité avec condescendance, par-dessus la jambe ?

Malgré le surréalisme de carnaval qui imprègne les décors, les costumes, les 200 véhicules et même l’apparence des personnages, jamais George Miller ne s’autorise à faire de clins d’œil complices au spectateur, à tourner en dérision son propre univers, patiemment élaboré grâce à des milliers de dessins de production. Fury Road est, et c’est ironique à écrire en parlant d’un monde futuriste où toute religion autre que la vénération des moteurs V8 a disparu, un film de croyant. Une œuvre qui réussit, en peu de dialogues et avec un maximum de virtuosité, à nous plonger dans une réalité alternative à base d’étendues désertiques et de sociétés tribales, où les vestiges de nos civilisations et nos (contre-)cultures s’entrechoquent pour créer l’un des univers les plus cohérents de récente mémoire. Oui, Fury Road est aussi « mad » qu’on pouvait l’exiger, et cette folie-là n’a pas besoin de s’arrêter sur le bas-côté pour justifier son existence.

La poursuite impitoyable

Mad Max Fury Road : fou, oui, mais virtuose !

Les turbines infernales se réveillent en effet dès l’apparition du logo Warner Bros, pour ne plus jamais ou presque couper le contact pendant deux heures. Pour la première fois en quatre épisodes, Max (Tom Hardy remplace Mel Gibson, qui, et c’est tant mieux, ne fait pas de caméo), qui apparaît aux cotés de sa Turbo Interceptor brièvement ressuscitée, est notre narrateur. « Mon monde n’est que sang et flammes », résume-t-il de manière taciturne – une constante chez l’ex-pistard bardé de cuir -, oubliant de préciser qu’il est aussi fait de beaucoup de kérosène. Capturé par les « War Boys » d’Immortan Joe (Hugh Kays-Byrne, qui jouait il y a 36 ans le vilain Toe Cutter de Mad Max), tyran difforme et grommeleur, Max est emprisonné et transformé en réservoir de sang universel à l’intérieur de la Citadelle, ersatz de cité préhistorique et verticale – comme Barter Town dans Mad Max 3. Sa chance, il doit la saisir lorsque l’un des lieutenants de Joe, l’Imperator Furiosa (Charlize Theron), détourne un précieux camion-citerne pour aider les cinq concubines du tyran qui servent de mères porteuses au tyran, à fuir la Citadelle. Une course-poursuite impitoyable démarre à travers des terres asséchées, des ravines étroites, des marais piégeux et des dunes éternelles…

« Une sorte de remake taré d’un western de John Ford, avec des Indiens à moto, et des volées de flèches qui font boum…. »

La réputation de Fury Road, qui n’a cessé d’enfler depuis les premiers (et fabuleux) trailers puis a explosé après sa présentation, est à la mesure de l’attente générée autour du projet. Le cinéaste, rare par la force des choses, qu’est Miller, a livré une œuvre somme, pas aussi exténuante que certains se plaisent à le répéter, mais quoi qu’il en soit époustouflante lorsqu’on la découvre sur l’écran adéquat (c’est-à-dire géant, et en 2D si possible). Le storyboard détaillé conçu pour servir de scénario a manifestement été essentiel dans le montage ultra-précis de ces 120 furieuses minutes, où les dialogues ne sont qu’un outil parmi d’autres pour conter l’histoire et en expliciter, parfois trop littéralement, les sous-entendus et à-côtés. La musique par exemple, dantesque et pratiquant régulièrement les revirements rythmiques, sublime des scènes comme la traversée de la tempête ou le cri de désespoir de Furiosa, mais sert aussi d’outil intra-diégétique pour accentuer la folie des soldats d’Immortan Joe, lancés sur la route avec un camion-boomer chevauché par un guitariste/barde aveugle dont la guitare crache des flammes ! Et que dire de ces accessoires : volants, tatouages, lances, muselières dentées, armes de fortune, qui tapissent le fond de l’écran ou en deviennent le centre d’attention, avec un même soin apporté à leur symbolique. Miller en profite même pour glisser des hommages, discrets, à sa trilogie, en glissant là le petit jouet à musique de Mad Max 2, ici le pistolet-arbalète du troisième opus… Le film regorge de tant de détails de ce genre qu’une seule vision ne suffira pas à tous les recenser, ou à en saisir le sens caché.

Invraisemblable, impressionnant, hypnotique

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Ce qui frappe en tout cas à la découverte du film, c’est son caractère outrageusement spectaculaire, à la limite de l’orgasme mécanique. Le milliard de recettes de Fast and Furious 7 a suffi à rappeler que la destruction à grande échelle de carrosseries rutilantes gardait un sacré pouvoir d’attraction, mais les joutes de Fury Road sont d’un autre niveau. Parce qu’il sait varier les enjeux à l’intérieur d’une même scène, Miller ne laisse jamais le sentiment de répétition s’installer dans ses scènes d’action, alors même que celles-ci ne s’arrêtent finalement jamais. D’un sauvetage nocturne hypnotique à une cavalcade finale dantesque et sanglante, les morceaux de bravoure et de haute voltige s’enchaînent, toujours logiques, justifiés, nécessaires à l’avancement de l’intrigue et la peinture de ses personnages. Certes, il vaut mieux dans certains cas ne pas s’attarder sur la vraisemblance de certaines situations : comment peut-on survivre dans un désert de sable sans eau ? Comment Furiosa a-t-elle accédé à ses responsabilités sachant qu’elle ne correspond pas au moule dominant – et machiste – de la Citadelle ? Mais il s’agit après tout d’un Mad Max, pas de Game of Thrones.

S’il s’exprime avant tout au travers de l’aventure primitive et de carambolages invraisemblables, Georges Miller reste intransigeant sur le degré de perfection de ces péripéties. Son style est d’une lisibilité presque apaisante malgré la sauvagerie prédominante. Ses expérimentations sur la colorimétrie, qui transforment certains passages en rêves fiévreux, ses visions, rappelons-le construites pour l’essentiel en dur, nous rappellent que oui, le cinéma conserve ce pouvoir d’immersion, de fascination touchant au subconscient. Et il suffit de vouloir se plonger sans second degré ou cynisme dans cette proposition-là pour en ressortir hypnotisé, comme rarement dans ce type de grosses productions.

Un véritable rappel à l’ordre

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Dans cette tapisserie hallucinée en mouvement constant (rien ou presque n’arrête le convoi de Furiosa et Max, même lorsqu’il faut réparer les fuites), les personnages pourraient n’être que de vagues silhouettes destinées à périr – hors champ, PG-13 oblige – sous les roues d’un invraisemblable Monster Truck. Mais s’il se refuse à verser dans la violence grandiloquente, Miller n’en signe pas moins un film brutal et étonnamment incarné. S’il n’apparaît pas comme aussi fou dans le regard qu’un Gibson, Hardy compose un Max charismatique, déterminé et fragile à la fois (il est régulièrement assailli de visions, une idée pas si convaincante que cela, malheureusement), plus humain et moral qu’il ne le croit lui-même. Sans but réel autre que la survie, il n’est toutefois pas aussi mémorable que Furiosa, personnage instantanément iconique, noble et attachant, magnifié par le regard décidé et la prestation pleine de subtilités de Charlize Theron. Duo d’êtres détruits entre lesquels naît en quelques regards un vrai respect mutuel, Furiosa et Max sont projetés dans une sorte de remake taré d’un western de John Ford, avec des Indiens à moto, un poids lourd rappelant le train à vapeur indestructible d’un certain Buster Keaton et des volées de flèches qui font boum.

Les valeurs et les symboles que Fury Road sublime ainsi paraitront surannés aux yeux des jeunes générations. Pourtant, et l’idée transpire littéralement du scénario, le besoin de donner un sens et un but à sa vie, quel qu’il soit (atteindre une mythique « terre Verte », se sacrifier pour la gloire, s’assurer une descendance, survivre coûte que coûte, être libre), n’a pas d’âge ni de date de péremption. Le monde de Fury Road n’est que néant et abstraction, mais cette dimension-là nous est commune, par-delà les âges. C’est ce qui faisait la force des Mad Max, et cette obsession de Miller est toujours présente, mais cette fois, elle touche avec un soin égal tous les personnages, de Joe à Nux (Nicholas Hoult, très émouvant), le War Boy à la progression dramatique parfaite, en passant par les concubines, magnifiées elles aussi en peu de plans et autant de répliques. Tous existent au-delà de leur fonction, parce qu’ils se lancent sur la route avec des objectifs différents, mais une rage de (sur)vivre commune. Comment rester de marbre face à ce déferlement d’énergie destructrice, à cette explosion affolante de mythes, d’imagerie grotesque, de féminisme tous azimuts (il faut voir le culot de ce dernier plan, qui fait autant figure de teasing que de note d’intention terminale), de saillies écologistes et de commentaires rageurs sur le fanatisme religieux (si, si) ? C’est impossible. Max est de retour, et la mise au point de Miller est un salvateur rappel à l’ordre apte à régénérer toute l’industrie du film d’action. Gloire au V8 !


Note Born To Watch

Cinqsurcinq
Mad Max Fury Road
De George Miller
2015 / Australie – Afrique du Sud – USA / 123 minutes
Avec Tom Hardy, Charlize Theron, Nicholas Hoult
Sortie le 14 mai 2015

Crédits photos : © 2015 Village Roadshow Films (BVI) Limited

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