Mademoiselle : leçon de séduction

Il faut croire que l’expérience anglo-saxonne de Stoker n’aura pas été suffisante pour retenir Park Chan-Wook plus longtemps loin de ses racines. L’enfant terrible du cinéma sud-coréen, qui a rencontré un succès international sans précédent à l’époque d’Old Boy, grand prix au Festival de Cannes, a pris un malin plaisir depuis dix ans à brouiller les pistes, à prendre des virages inattendus et désarçonnant sans rien perdre de sa vista technique. Film de vampires, romance SF, conte gothique : autant dire qu’il était impossible de prévoir par la suite un film comme Mademoiselle, qui voit le cinéaste revenir dans son pays en adaptant à l’Histoire locale un roman… britannique.

Mademoiselle transpose ainsi dans la Corée des années 30, occupée par le Japon, l’intrigue du roman Du bout des doigts de Sarah Walters. C’est une histoire de mensonges et de manipulation, dans tous les sens du terme, et Park Chan-Wook prend visiblement beaucoup de plaisir à orchestrer un récit gigogne au parfum de scandale, qui adopte le principe des points de vue multiples de Rashomon, pour mieux discourir sur la vanité des hommes et la force d’émancipation des femmes. Car il ne faut pas s’y tromper : Mademoiselle a beau prendre l’apparence d’un récit feutré en lieu clos, il conte bien de manière radicale une guerre des sexes avant-gardiste, où chacun tire parti de ses charmes comme de son pouvoir pour dominer l’autre. Et s’il n’est pas entièrement dénué de violence graphique, Mademoiselle reste cependant le long-métrage le plus élégant de sa carrière.

Masochisme et effets de manche

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L’héroïne, Sook-Hee  (Kim Tae-Ri, une discrète révélation) est une orpheline pauvre choisie par un escroc de haut vol, Fujiwara (Ha Jung-Woo, The Agent) pour se faire passer pour une femme de chambre. Elle doit intégrer la demeure d’une riche héritière, lady Hideko (l’étonnante Kim Min-Hee), et de son oncle, et servir d’espionne pour Fujiwara, qui a entrepris de séduire et d’épouser la jeune femme. Bien entendu, les intentions de celui-ci sont loin d’être galantes : le plan est de signer le contrat de mariage, de faire passer Hideko pour folle avec l’aide de Sook-Hee et de l’enfermer avant de partir avec sa fortune. Fujiwara a une revanche à prendre sur la vie, et sur ces occupants japonais qui l’ont réduit à la misère. Sook-Hee y voit elle une opportunité : elle devient la confidente de Hideko, qui vit recluse dans cette vaste demeure, et se découvre des sentiments inattendus et pressants pour elle…

« Les retournements de situation à répétition ne sont pas à prendre plus au sérieux que dans un Sexcrimes. »

L’une des qualités évidentes du cinéma quelque peu masochiste, et souvent manipulateur, de Park Chan-Wook, réside dans son opulence visuelle et sa direction artistique, d’une richesse inépuisable quel que soit le genre abordé. D’un récit aux effluves hitchcockiennes, le réalisateur tire une œuvre où la géométrie des décors, et leur nature changeante, indomptable, prennent le premier rôle. À l’image de cette demeure dantesque, association improbable entre architecture victorienne et manoir japonais, à la fois vertigineuse et coulissante. Park Chan-Wook s’en donne à cœur joie entre ces murs, qu’il exploite avec une caméra toujours mobile et des effets de manche ostentatoires. Mademoiselle, parce qu’il repose sur la manipulation des sentiments et le double jeu, s’appuie dès qu’il peut sur des trous de serrure, des murmures entendus par-delà les murs, et des salles à double fond.

La passion aux deux visages

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Sans trop en dévoiler sur la nature de l’intrigue, huilée à la perfection même si elle s’accorde quelques répétitions et rebondissements prévisibles à l’avance, disons que la mise en scène s’ingénie dans Mademoiselle à nous faire gentiment prendre des vessies pour des lanternes. Devrions-nous être étonnés d’être menés par le bout du nez dans un récit où chacun doit tenir secrètes ses véritables intentions pour « remporter la mise » ? Park Chan-Wook fait ainsi basculer le récit à plusieurs reprises, en adoptant le point de vue subjectif d’un autre personnage pour dessiner les mêmes scènes sous un autre angle. C’est un procédé efficace pour rabattre les cartes d’un film à suspense comme celui-ci : cela devient encore plus savoureux dans le cadre d’une histoire reposant également sur la description sensuelle et, sans mauvais jeu de mot, totalement débridée, d’une passion saphique entre deux femmes on ne peut plus opposées. Park Chan-Wook dédie deux longues séquences à la relation charnelle entre Sook-Hee et Hideko, où les deux comédiennes s’abandonnent totalement à l’écran, avec une conviction qui se teinte d’ironie : il s’agit en fait d’une seule scène, dont l’intensité et les ressorts dramatiques varieront complètement en fonction de la narratrice que nous suivons.

Cette maîtrise totale du récit a parfois pour effet de se retourner contre le réalisateur, qui apparaît plus comme un démiurge rigolard et esthète qu’un dramaturge passionné par les tourments de ses personnages. Mademoiselle a quelque chose d’un peu vain dans son besoin de traiter ses protagonistes comme des marionnettes menacées par leurs propres sentiments et jamais dupes de ce qui se joue derrière leur dos. Hideko en est l’illustration parfaite, ne serait-ce que parce qu’elle se retrouve littéralement suspendue à des cordages délicats lors de scènes de « sado-masochisme littéraire » assez iconoclastes. Les retournements de situation à répétition ne sont pas à prendre plus au sérieux que dans un Sexcrimes, et il ne fait aucun doute que Park Chan-Wook s’amuse beaucoup à jouer avec le public lorsqu’il n’est pas en train de le choquer (on imagine très distinctement les réactions outrées d’une partie du public cannois devant les passages les plus saignants et grivois). Le plaisir, si l’on est conscient des extrémités vers lesquelles le cinéaste nous emmène, est partagé, ne serait-ce que parce que l’excellence artistique du film laisse admiratif – les acteurs notamment sont tous formidables, même lorsqu’ils cabotinent à outrance comme l’oncle érotomane aux doigts noircis joué par Jo Jin-Woong. Seule manque à l’appel, derrière le cynisme teinté de romantisme, la part d’anarchie et d’inconfort qui fait aussi le prix du cinéma de Park Chan-Wook.


Note Born To Watch
Quatresurcinq
Mademoiselle (Ah-ga-ssi)
De Park Chan-Wook
2016 / Corée du Sud / 144 minutes
Avec Kim Min-Hee, Ha Jung-Woo, Kim Tae-Ri
Sortie le 5 novembre 2016

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