Mama : allô maman fantôme

Auréolé d’un Grand Prix au dernier festival de Gérardmer, Mama est le dernier représentant en date de cette résurgence récente du film d’épouvante à l’ancienne, dénué de tout second degré et ne dénigrant pas l’introduction de quelques grammes de poésie dans un monde de jump scares et de bande sonore calculée pour vous faire acheter en urgence un pacemaker. Du fantastique pur, utilisant des formules éprouvées, parfois éculées, pour parvenir à ses fins ; ce qui n’empêche pas des titres tels qu’Insidious ou La dame en noir de renouveler à leur manière l’exercice, en trouvant le bon équilibre entre inévitables références et soin particulier apporté à la construction d’un univers tangible. Classiques, oui, mais pas paresseux. Signe qui ne trompe pas, ces trois films de fantômes ont rencontré chacun un énorme succès en salles (et des séquelles sont déjà, inévitablement, à divers stades de production), un triomphe dont ne peuvent se vanter les remake opportunistes, les slashers épuisés et les franchises déshumanisées visant la rentabilité à court terme.

« On assiste là à l’éclosion d’un cinéaste qui en un film, affiche plus de promesses que cent Darren Lynn Bousman réunis. » En dehors de ce constat qui ne coûte rien mais fait bien plaisir, la nouvelle production de Guillermo del Toro efface sans problème le triste souvenir de la précédente tentative du réalisateur d’Hellboy de parrainer un talent en devenir (oui, on parle de Don’t be afraid of the dark). Tiré d’un court-métrage qui se composait d’un effrayant plan-séquence avec apparition ectoplasmique, Mama s’appuie sur un scénario solidement charpenté, écrit à six mains par le pubard Andrés Muschietti, sa sœur Barbara et Neil Cross, avec tonton del Toro en coulisses pour peaufiner les angles (et apporter sa très reconnaissable touche thématique). L’histoire débute en plein carnage domestique, alors qu’un banquier ruiné, Jeffrey, vient d’assassiner son épouse, et s’apprête à emmener ses deux jeunes filles en forêt pour en faire de même. Une tempête de neige contrecarre rapidement ses plans, et le padre disparaît, agrippé par une présence fantomatique dans une cabane perdue dans les bois… Cabane sur laquelle les habitants du coin ne finissent par tomber que cinq ans plus tard, alors que le frère jumeau de Jeffrey, Lucas, poursuit les recherches pour retrouver ses nièces. Véritables enfants sauvages, Victoria et Lilly sont « sauvées » et intègrent le domicile familial du tonton, au grand dam de sa petite amie, Annabel. Le pire, c’est qu’elles n’arrivent pas seules, puisque la mystérieuse Mama semble avoir aussi élu domicile entre leurs murs…

La mère de toutes les peurs

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Ce qui saute aux yeux dès la séquence introductive semant adroitement quelques fausses pistes (comme le passé de Jeffrey ou les raisons profondes qui l’ont amené à ces extrémités), c’est l’assurance étonnante avec laquelle Muschietti mène stylistiquement sa barque. La mise en scène de Mama est d’une élégance impressionnante, qui transcende dès les premières minutes les qualités d’un scénario finalement assez classique, obéissant à plusieurs contingences commerciales que le réalisateur reconnaît comme telles. En d’autres termes, les jump scares à base de portes qui grincent, de travellings inquiétants sont bel et bien là, et en nombre, mais ils sonnent moins comme des réflexes paresseux que des ponctuations rythmiques construisant un véritable crescendo surnaturel. La « Mama » en titre est bien évidemment un spectre, qui nous est dévoilé petit à petit, de manière insidieuse (sic), par exemple lors d’un très inspiré plan-séquence en faux split-screen montrant Annabel dans ses tâches quotidiennes alors que Lilly s’amuse elle avec une « présence »… qui la fait bientôt voler dans les airs. Le procédé est d’autant plus efficace lorsque l’enfer se déchaîne sur notre couple d’adopteurs, le design difforme de la maléfique entité, mélange de captation en plateau et de CGI, s’avère bien dérangeant. Quand on voit la mère, on comprend rétrospectivement pourquoi les enfants sont si flippants !

Une bonne partie de l’action de Mama se concentre donc à l’intérieur de la maison de Lucas et Annabel, cette dernière, rockeuse un peu garçonne dénuée du moindre instinct maternel, étant amenée à devoir s’occuper seule de deux filles longtemps coupées de la civilisation. L’intelligence du script est d’installer dès le départ cette situation conflictuelle très terre-à-terre, tout en résolvant le mystère bien plus tragique lié au spectre. Pour cela, on nous présente un personnage de psychiatre fouineur, périphérique à l’intrigue, auquel le réalisateur semble, on le comprend, n’accorder que peu d’intérêt : le docteur et sa quête personnelle sont juste là nous amener vers le troisième acte, non sans avoir rencontré avant LE personnage typique des histoires de maison hantée, la bibliothécaire nous expliquant doctement les origines du fantôme.

La beauté du mal 

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Ces agaçantes facilités scénaristiques confèrent une certaine étrangeté au film de Muschietti, tant elle semblent faire dévier à chaque fois l’intrigue de son cœur émotionnel, qui reste la confrontation thématique entre deux conceptions de l’amour maternel. Un terreau émotionnel passionnant, duquel les personnages masculins se retrouvent, presque logiquement, successivement expulsés. C’est d’autant plus dommage que dans le double rôle des jumeaux Jeffrey et Lucas, Nikolaj Coster-Waldau (Game of thrones, Headhunters) s’avère une nouvelle fois très charismatique et à la hauteur de sa partenaire de jeu, Jessica « je joue dans tout » Chastain démontre une nouvelle fois une aisance peu commune à disparaître derrière son personnage, fusse-t-il celui d’une bassiste tatouée et gothique aux cheveux courts. Sa relation avec les deux fillettes (toutes deux excellentes) permet au film de réussir là où Don’t be afraid of the dark échouait à nous émouvoir.

Comme dans le film de Troy Nixey, on sent dans le dénouement de Mama l’empreinte transparente de Del Toro, toujours en quête de beauté et d’universalité dans la monstruosité. Cette approche du fantastique, qui trouve sa légitimité dans un certain héritage littéraire et cinématographique britannique, dénote quelque peu avec le ton assez glauque et  rentre-dedans de l’ensemble. Sans être bicéphale, le résultat pâtit quelque peu de ces influences croisées, mais ne fait pas oublier l’essentiel : on assiste là à l’éclosion d’un cinéaste qui en un film, affiche plus de promesses que cent Darren Lynn Bousman réunis. Rien que ça valait bien un Grand prix !


Note Born To Watch

Mama
D’Andrés Muschietti

2012 / USA / 100 minutes
Avec Jessica Chastain, Nikolaj Coster-Waldau, Daniel Kash
Sortie le 15 mai 2013

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