Mandy : relâchez le Cage (Étrange Festival)

par | 11 septembre 2018

Hallucinatoire, lugubre, bancal et totalement décomplexé, le Mandy de Panos Cosmatos a tous les atouts pour devenir une bisserie culte, dont un Nicolas Cage de compétition.

Le meilleur moyen de revisiter des histoires familières, c’est sans doute de le faire avec style. Et avec Nicolas Cage. Cette pensée a dû guider du début à la fin du tournage l’esprit du réalisateur italo-canadien de Mandy, Panos Cosmatos. Comme nous l’expliquions cet été dans la preview du film, le cinéaste a durablement marqué les esprits de ceux qui ont pu voir Beyond the black rainbow, surtout sur grand écran. Inédit en France (excepté lors d’une séance de l’Étrange Festival, qui ne s’est pas fait prier pour sélectionner Mandy), ce premier essai malaxait de multiples influences cinéphiliques, de Cronenberg à Tarkovski en passant par Jodorowski, dans un grand happening expérimental narrativement obscur et nimbé d’une patine sy-fy musicalement et visuellement apocalyptique. Cosmatos s’est immédiatement affirmé comme un créateur d’images à surveiller, dans un registre radicalement différent de celui de son père, le regretté George P. Cosmatos (Rambo II, Cobra, Tombstone).

Une romance sous influence

Pour Mandy, co-écrit avec Aaron Stewart-Ahn, Cosmatos a choisi de s’engager sur la voie du pur film d’exploitation tout ce qu’il y a de plus linéaire, littéralement calqué sur le modèle du premier Mad Max. Est-ce un hasard si le héros de cette histoire s’appelle Miller ? Red, de son prénom (Nicolas Cage), est un bûcheron affable et bosseur, qui vit en forêt avec sa femme Mandy, dessinatrice amatrice de métal (au moins au niveau de sa garde-robe), dans une maison en bois, heureux du calme environnant et de leur vie de patachons rêveurs. Mais le bonheur ne dure pas : Mandy (Andrea Riseborough) croise un jour le regard de Jeremiah Sand (Linus Roache), un simili-Charles Manson qui veut immédiatement l’enrôler dans sa secte. Avec l’aide de trois Cénob…, pardon, de trois démons à moto, surnommés les « Black Skulls », le groupe s’introduit chez Red et Mandy et fait un carnage. Seul Red en réchappe, et comme les filtres bruyamment colorés de cette première partie le laissaient présager, il voit rouge. Très rouge.

"Véritable orgie sensitive, Mandy recycle sans broncher les codes du revenge movie le plus trivial et bourrin."

Véritable orgie sensitive qui réussit l’exploit de conserver l’ambiance de cauchemar cotonneux de Beyond the black Rainbow tout en recyclant sans broncher les codes du revenge movie le plus trivial et bourrin, Mandy fait partie de cette vague de films rétro qui adoptent l’esthétique et le feeling très premier degré du fantastique des années 70-début 80. Tout comme Black rainbow, Mandy se déroule en 1983, et fourmille de détails et de références graphiques qui renvoient à cette période (a)dorée : Miller, Frazetta, John Milius, King Crimson, les X-Men, Lynch, Métal Hurlant, Wes Craven et l’imagerie prog métal s’entrechoquent dans un maelström de couleurs vives à mi-chemin entre déférence et réinterprétation toute personnelle. Cosmatos pourrait se perdre, et nous perdre, dans ce perpétuel jeu de miroirs déployant au fil des séquences sa force évocatrice, soutenue par l’ultime BO, parfaitement au diapason, de feu Jóhann Jóhannsson. Mais malgré la longueur presque excessive du film, il apparaît clairement que le réalisateur a gagné en assurance et maîtrise du premier au dernier plan sa symphonie opératique, à la fois rageuse, naïve et emprunte de second degrés. Même si Mandy ressemble à une agressive descente de trip sous LSD, ou autre substance bien plus agressive, l’impression qui se dégage du patient collage effectué par le cinéaste est bien celle du contrôle. Et ce même dans les séquences où sa vedette, un Nicolas Cage de compétition, armé d’une épée invraisemblable (qu’il forge lui-même !) investit l’écran avec un appétit de surjeu rabelaisien.

Welcome to the freak show

Il est important de souligner que Mandy, clairement scindé en deux parties (il faudra attendre une bonne heure de métrage pour voir le titre apparaître à l’écran), garde à l’ombre pendant tout ce temps son charismatique interprète. Avant que tout son bonheur parte littéralement en fumée, Red est un protagoniste presque secondaire, absent du drame qui se noue entre la secte de Jeremiah, aussi pathétique que dangereuse, et l’innocente Mandy, à laquelle Andrea Riseborough, affublée de lentilles, prête son visage anguleux et impénétrable, comme une peinture en mouvement. Cosmatos prend le temps de rendre ses amoureux attachants et ses diablotins parfaitement repoussants, pour mieux pousser les potards de la tragédie à 11 lors d’une séquence nocturne diabolique où tout se dénoue dans le feu et les larmes. Un premier climax qui justifie d’autant mieux l’avalanche de gore, de punchlines venues d’une autre dimension et de déflagrations visuelles qui va suivre.

L’hyperactivité de Nicolas Cage au cinéma s’accompagne souvent d’un délitement visible de ses performances. L’acteur, qui peut être somnambulique dans un DTV puis over the top dans le suivant, évolue dans sa propre sphère artistique, comparable à nul autre si ce n’est parfois à Klaus Kinski. Ses meilleurs rôles sont ceux où le matériau s’est avéré à la hauteur de son absence d’inhibition, et Mandy en est la preuve salvatrice. Cosmatos a parfaitement compris ce que Cage pouvait apporter au film, et, de fait, l’acteur dévore la pellicule à partir du moment où il part en quête de revanche au pays des bikers et des hippies fornicateurs. Le meilleur moyen de souligner la qualité de ce numéro de haute voltige est de rappeler que l’une des meilleures scènes n’implique aucun filtre coloré, ni surimposition de visage, parenthèse animée, matte-painting psychédélique ou combat de tronçonneuses d’aucune sorte. Non : il s’agit juste d’un plan séquence où un Cage déphasé, enragé, en slip, se siffle une bouteille de vodka dans les toilettes en pansant ses plaies et en hurlant sa rage et sa peine tel un chanteur d’opéra en pleine préparation vocale.

L’exubérance de cet instant aussi risqué qu’inattendu, le fait qu’à aucun moment ce passage ne fasse basculer l’ensemble dans le ridicule, est à l’image d’un film-univers où folie et mélancolie marchent main dans la main et viennent s’incarner dans les regards de chacun de ses trois personnages principaux. Cette profondeur-là, indéfinissable par principe, est ce qui permet à Mandy de dépasser le stade de l’exercice de style braillard taillé pour les séances de minuit, auquel une partie de son audience voudra sûrement le réduire.