Mister Babadook : la mère de toutes les peurs

Le voilà donc dans nos salles, ce Mister Babadook (The Babadook en VO), auréolé de ses quatre prix au dernier festival de Gérardmer – où il a donc à peu près tout raflé, sauf le Grand prix -, et d’une réputation pour le moins flatteuse pour un premier film. Venu d’Australie, Mister Babadook est le premier long-métrage de l’actrice Jennifer Kent, qui sans révolutionner le genre fantastique, a choisi une approche assez singulière pour se démarquer. Le film prend plus volontiers la forme d’un drame psychologique intimiste, qui s’échine au fil des minutes à instiller le malaise dans l’esprit du spectateur, plutôt qu’à le faire bondir toutes les dix minutes de son siège. Une stratégie déconcertante pour qui aurait été attirée par une campagne marketing tentant lourdement de vendre cette petite production comme un cousin australien de The Conjuring.

« Les frontières entre raison, rêves, hallucinations et cauchemars deviennent de plus en plus floues. »

Les films de James Wan ne sont effectivement pas les premiers qui viennent à l’esprit lorsque débute l’histoire de Mister Babadook : si le film paraît familier, c’est dans l’installation d’un rapport complexe entre une mère fragile et son enfant hyperactif et irascible, qui évoque des œuvres comme We need to talk about Kevin ou Babycall. Amelia (Essie Davis, vue notamment dans Matrix Reloaded et Australia) ne peut mettre de côté, sept ans après, la mort brutale de son mari dans un accident de voiture, le jour même où elle mettait son fils Samuel au monde. De manière inconsciente, elle projette depuis ses angoisses et ses frustrations (affectives, professionnelles, voire sexuelles) sur cet enfant à la fois aimant et incontrôlable, dont le franc-parler et l’agressivité lui interdisent toute vie sociale. Leur triste vie bascule vraiment lorsqu’elle lui lit un soir un livre pop-up intitulé « Mister Babadook » : un ouvrage plutôt bizarre parlant d’une force obscure qui viendrait semer le chaos et la mort dans leur famille. Samuel est bientôt persuadé de l’existence de cet esprit malfaisant, et adopte un comportement encore plus irrationnel. Amelia finit par flancher nerveusement, et voit, elle aussi, le Babadook ramper au plafond, dans le noir… A-t-elle définitivement basculé dans la folie ?

Les spectres du passé

Mister Babadook : la mère de toutes les peurs

À cette question, centrale, Jennifer Kent tente intelligemment de ne pas apporter de réponse simple, préférant faire voyager ces deux personnages et son public dans une zone incertaine où les frontières entre raison, rêves, hallucinations et cauchemars deviennent de plus en plus floues, grâce entre autres à l’utilisation d’ellipses visuelles récurrentes brouillant peu à peu la temporalité du récit. La réalisatrice déclare que l’une de ses influences principales reste David Lynch. Et si Mister Babadook respire indubitablement l’amour du cinéma (les fantômes de Méliès et de Mario Bava sont littéralement liés à l’intrigue principale, le Babadook lui-même évoque autant un cousin ramoneur de Freddy Krueger que le Candyman de Clive Barker), cette référence est une clé précieuse pour comprendre le va-et-vient opaque orchestré par la réalisatrice, tout au long d’un quasi huis-clos qui ne passionne pas tant par la gestion de ses scènes de pure terreur – plus ou moins efficaces, mais surtout très rares, voire complètement absentes durant les trois premiers quarts d’heure -, que par la superposition constante de scènes ouvertes à l’interprétation.

Qu’advient-il par exemple du collègue d’Amelia (qui travaille comme aide-soignante dans la plus dépressive des maisons de retraite imaginables), soupirant évincé de l’intrigue par un simple, mais brutal contre-champ ? Si cette femme accablée par la peur de n’être pas une bonne mère se met à halluciner une invasion de cafards, n’a-t-elle pas aussi, par un effet d’auto-persuasion conjugué au manque de sommeil, halluciné l’apparition de ce terrible Babadook ? Et est-ce un hasard si Samuel, qui a le don d’imaginer les stratagèmes les plus efficaces qui soient pour piéger son croquemitaine (façon Maman j’ai raté l’avion, ce qui ne manque pas de déclencher quelques rires dans la dernière partie), est autant passionné par la magie ?

Épouvante feutrée

Mister Babadook : la mère de toutes les peurs

Les zones d’ombre dans Mister Babadook se révèlent, le spectateur le voit, moins littérales que narratives, le scénario ne levant jamais le voile sur l’identité réelle de ce monstre de papier aux contours indistincts, ou sur la profondeur des névroses d’Amelia, tour à tour attachante et pathétique, nerveuse et apathique. Tout au plus est-on sûr que l’histoire agit comme une métaphore d’un deuil impossible, et un passage obligé des ténèbres à la lumière d’une femme ayant du mal à embrasser sereinement sa maternité. Il y a dans ce récit une dimension profondément intime, destinée à rester elle aussi cloîtrée dans les recoins d’une cave…

Si elle semble à l’aise pour construire, pièce par pièce, cette histoire de famille sans pour autant embrasser pleinement la dimension fantastique de son récit (le fameux livre pop-up est sous-exploité, et les apparitions du défunt mari d’Amelia se révèlent très maladroites), Jennifer Kent s’impose aussi, dès ses débuts, comme une efficace directrice d’acteurs. Amie de longue date d’Essie Davis, elle lui offre de multiples opportunités de montrer sa palette d’actrice : sa prestation relève de la démonstration de force, dans un registre psycho-possédé pourtant difficile à tenir sans tomber dans le cabotinage sordide. De même, le jeune (6 ans au moment du tournage) Noah Wiseman hérite d’un rôle encore plus casse-gueule de gamin tête à claques et criard, qui doit successivement se montrer caustique, apeuré, sûr de lui, apaisé ou insupportable, dans des scènes qui n’ont rien de tendre et n’auraient jamais passé le stade du scénario de l’autre côté de l’Atlantique.

Ces singularités et cette cohérence artistique font de Mister Babadook une bonne surprise, à la fois drame tortueux et insaisissable et film d’épouvante feutré. Dommage que d’une certaine manière, ce premier aspect soit plus abouti et original que le deuxième.


Note Born To Watch
Trois sur cinq
Mister Babadook (The Babadook)
De Jennifer Kent
2014 / Australie / 93 minutes
Avec Essie Davis, Noah Wiseman, Daniel Henshall
Sortie le 30 juillet 2014

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