Moi, Daniel Blake : une Palme essentielle

Avec cette deuxième Palme d’Or (la première date de 2006, pour Le vent se lève), Ken Loach signe un des films les plus marquants de sa longue filmographie. Le réalisateur, qui n’a plus rien prouver depuis longtemps, s’était déclaré à la retraite après Jimmy’s Hall, également sélectionné à Cannes. Mais, à 80 ans, une saine colère, le cri sage et révolté du vieux socialiste qui a animé l’ensemble de sa carrière, alimenté probablement par les agissements des institutions politiques de son pays, l’ont conduit à livrer une nouvelle œuvre virtuose, Moi, Daniel Blake. La simplicité apparente de sa mise en scène, l’ampleur tragique de son scénario façonnent un film humaniste et révolté.

Une lutte à bout de souffle

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Moi, Daniel Blake s’ouvre sur un dialogue surréaliste mené par une salariée du secteur privé, mandatée par l’administration de Sa Majesté pour traquer les chômeur tire-aux-flanc. Écran noir. « Êtes-vous capable de régler un réveil ? », « Avez-vous des problèmes de transit ? ». La réponse, fragile, vacille entre incompréhension, ironie et laconisme, se heurtant avec impuissance à une machine déshumanisée. La lumière se braque soudain sur un héros, ordinaire et pourtant magnifique. Il ne s’agit pas d’une catégorie sociale, d’un client, d’un numéro fiscal, d’une caricature. Cet homme s’appelle Dan, il a exercé le métier le métier de charpentier pendant 40 ans. Qui est Dan ? Un citoyen. Tout est dit.

Ken Loach a su déceler chez Dave Johns, un humoriste qui fait là ses débuts sur grand écran, un clown tragique, à la manière d’un Coluche d’aujourd’hui, dont la politesse du désespoir symbolise le déclin de la « classe ouvrière ». Ce personnage cruellement réaliste a 59 ans et il semble que la société a évolué sans lui. À moins, qu’au contraire, elle aurait quelque chose à apprendre de sa sagesse ? Veuf et solitaire, son cœur malade l’empêche de continuer à travailler. Il demande alors une allocation d’invalidité pour pouvoir continuer à payer son loyer. Après un interrogatoire à côté de la plaque, celle-ci lui est injustement refusée. Commence alors une véritable lutte kafkaïenne contre l’indifférence et le mépris. Ce combat inégal pourrait ressembler à l’amusante épreuve de l’administration des 12 travaux d’Astérix, si sa conséquence n’était pas de broyer les êtres comme si leur existence entière n’avait jamais importé.

Deux étincelles à l’écran

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Ken Loach dresse le portrait d’un homme profondément bon et honnête, confronté à des exigences qui le dépassent totalement. Combien de personnes comme lui se montrent capables de réaliser des objets magnifiques sans jamais avoir touché à un ordinateur ? Comment peut-on, froidement, exiger de ces personnes autant de choses dont elles sont incapables ? En attendant que son dossier soit enfin examiné, Dan, pour survivre, doit demander l’allocation pour demandeurs d’emploi. Il se retrouve donc dans l’absurde situation de chercher un emploi, qui pourrait pourtant lui être fatal. Pourtant, même s’il se plie de bonne grâce à cette quête aberrante, l’administration, monstre froid et insensible, lui lance un cruel « cela ne suffit pas ». Une situation grotesque que ni la bonté, ni l’humour de Dan ne sauraient dénouer.

« Un film humaniste et révolté. »

Ken Loach est un auteur profondément positif. Il ne se contente pas de décrire une descente aux enfers contemporaine, il montre la voie vers une lueur d’espoir. La solidarité, l’entraide existent dans la vie de Dan, malgré ses difficultés à demander de l’aide. Hayley Squires (Southcliffe), deuxième preuve de la capacité de Loach à dénicher des talents en or, incarne Katie, une mère courage, contrainte de déménager à 450 km de ses proches pour offrir un toit décent à ses deux enfants. Pour cette famille meurtrie, Dan devient un grand-père adorable, un soutien inestimable à cette famille qu’il n’a jamais eu. Des scènes cruelles, Moi, Daniel Blake en est rempli, à l’image de cette description de la Banque Alimentaire, qui pointe du doigt la tendance des sociétés contemporaines à ne pas respecter leurs propres concitoyens. Asservis tous les deux par un État destructeur, Katie et Dan doivent trouver, dans un soutien mutuel, un moyen de survie psychologique et matériel essentiel. Le génie du réalisateur de My name is Joe (autre grand film affirmant dès son titre l’importance de s’affirmer en tant qu’individu, avec un passé et une âme), réside dans sa capacité à filmer la misère et la générosité sans apitoiement ni condescendance, mais avec une dignité qui n’est heureusement pas dépourvue d’émotion.

Crédits photos : Le Pacte

Note Born To Watch
Cinqsurcinq
Moi, Daniel Blake (I, Daniel Blake)
De Ken Loach
2016 / Royaume-Uni – France – Belgique / 99 minutes
Avec Dave Johns, Hayley Squires, Dylan McKiernan
Sortie le 26 novembre 2016

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