Night Fare : chaud, le taxi !

À force de ronger son frein, ça devait arriver : pour parvenir à réaliser son quatrième film (après les populaires mais indigestes Yamakazi, sa suite officieuse et plus confidentielle, Les fils du vent, et le gros bide Scorpion avec Clovis Cornillac), Julien Séri a décidé d’appuyer sur l’accélérateur. Motivé par ses amis producteurs, il a décidé d’emballer en moins d’un mois et sans aides publiques un pur film de genre, en partie financé par le biais du crowdfunding. Question tournage express, Night Fare se pose un peu là, avec un scénario parfois réécrit en fonction des contingences du jour. Le résultat, qui a bien failli ne jamais voir le jour au cinéma (la sortie a été deux fois repoussée, et seule une trentaine de salles diffuse finalement le long-métrage), est une série B du samedi soir qui ne s’excuserait pas d’être trop bis, mais qui ne sacrifierait pas son look sur l’autel du petit budget.

Tu paies ou tu cours !

Night Fare : chaud, le taxi !

Le projet a démarré sur la base d’un pitch rachitique, mais riche de potentiel : un chauffeur de taxi aux allures d’ex-légionnaire bodybuildé sème la terreur dans Paris, au volant de sa ronflante Chrysler. Bon, au final Night Fare n’est pas vraiment un film de serial-killer ou un slasher ricanant : le scénario final adopte plutôt les traits d’une longue course-poursuite nocturne, qui traverserait à la fois les grandes artères parisiennes et sa banlieue proche. Les héros sont deux amis de longue date, Luc, un petit dealer, et le britannique Chris, qui se revoient enfin après plusieurs années de séparation. La raison de l’exil londonien de Chris est mystérieuse (merci les flash-backs), mais les conséquences sont douloureuses pour lui : il a dû quitter sa copine Ludivine, qui s’est mise depuis en ménage… avec Luc. D’où une petite tension qui permet de patienter en attendant le gros morceau du métrage : l’apparition du « chauffeur », incarné par la silhouette massive de Jess Liaudin (qu’on a aperçu récemment dans Antigang). Un chauffeur de taxi patibulaire qui emmène les deux amis en soirée, jusqu’à ce que Luc ait la mauvaise idée de tenter le taxi-basket.

« Séri soigne jusqu’au fétichisme la mise en images de son bolide vedette, filmé sous tous les angles. » À partir de ce moment, Night Fare devient un exercice de style bien tenu, sorte de Christine à la lisière du fantastique, à la différence que le conducteur de la maléfique voiture serait un émule de Maniac Cop a priori indestructible. Il est alors permis d’oublier le jeu un peu hésitant des deux héros et le va-et-vient déstabilisant entre l’anglais et le français (la mimi Fanny Vallette, vue dans Vertige, est coincée entre les deux dans un rôle vite sacrifié), ainsi que l’impression persistante que la région parisienne s’est soudain vidée de tout habitant – on imagine que le budget figurants était un peu limité. Séri soigne jusqu’au fétichisme la mise en images de son bolide vedette, filmé sous tous les angles et envahissant l’écran de sa lumière rouge dès que possible. Pour bien appuyer le côté « temps réel », le compteur du taxi apparaît aussi régulièrement à l’écran : un gimmick sympathique mais vite redondant. Qu’importe, le concept marche tout de même à l’écran, avec une certaine élégance dans le montage et surtout la photographie, qui jamais ne trahit les limitations budgétaires, forcément contraignantes, du film.

Le virage de trop ?

Night Fare : chaud, le taxi !

Passé quelques séquences de baston (enfin, plutôt de passages à tabac) bien emballées, notamment une rencontre expéditive entre le « chauffeur » et quatre policiers ripoux pas bien dégourdis, Night Fare finit par tourner un peu trop en rond. Les invraisemblances s’amoncellent, et une scène de poursuite dans un entrepôt désert (le moins excitant des décors imaginables à l’écran, rappelons-le) laisse un temps penser que le soufflé va retomber pour de bon faute d’idées. Sans trop en dévoiler, c’est au contraire à ce moment-là que l’histoire imaginée par Séri et ses scénaristes prend totalement à contre-pied les attentes de ses spectateurs. Un virage inattendu, stylistiquement, thématiquement, et même rythmiquement, dont le culot a paradoxalement quelque chose de jouissif. De roboratif, Night Fare devient mystique, délaissant les plaisirs déviants propres à ce type de spectacles (tranchages de jambes au sabre, coups de tasers dans le visage, ce genre de joyeusetés), pour s’affranchir de tous les codes précédemment installés, et acceptés comme tels par le public.

Avec ce revirement assumé, qui peut être mal interprété dans son message (le film promeut sans le vouloir une forme de justice immédiate qui plaira beaucoup aux adeptes agressifs du tout-sécuritaire), Night Fare ne fera pas que des heureux. Et c’est aussi rendre service à ses géniteurs de souligner les limites d’un tel projet, qui, derrière ses allures de divertissement racé tourné à la force du poignet, prend parfois des allures de simple bande démo technique. L’équipe impliquée à 100 % se verrait déjà bien enchaîner avec un Night Fare 2. Mais y a-t-il véritablement, au-delà de son concept fort et de son amorce de mythologie (ambitieuse mais pas vraiment crédible), matière à transformer Night Fare en autre chose qu’un one shot bien emballé, un défi personnel pour son réalisateur relevé avec panache ?


Note Born To Watch
Trois sur cinq
Night Fare
De Julien Séri
2015 / France / 85 minutes
Avec Jonathan Howard, Fanny Valette, Jess Liaudin
Sortie le 13 janvier 2016

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