Nocturama : l’impossible insurrection

C’est un paradoxe étrange que vient réactiver la sortie de Nocturama, quelques semaines seulement après qu’un attentat ait ensanglanté la nation. Une partie du public se sent contrainte de démissionner émotionnellement devant cette proximité thématique avec une actualité traumatisante. Une autre reproche à Bonello est de donner une image trop aseptisée d’un terrorisme juvénile pourtant terrifiant dans sa banalité. Le cinéma français, souvent trop timide pour oser affronter l’Histoire en marche, pour questionner l’actualité, a pourtant cette mission-là, aussi, de théoriser le réel, quitte à agiter nos idées noires avec un peu trop de clairvoyance. C’est que Bonello n’est pas, pour ce Nocturama pensé au début des années 2010, et titré jusqu’aux attaques du Bataclan Paris est une fête, dans le même univers, ni le même traitement, qu’un Made in France. Les deux films ont été conçus bien avant l’apparition sur notre sol de l’islamisme radical. L’un comme un thriller pur et dur, l’autre comme une œuvre sensitive et théorique. Un geste artistique qui navigue entre nihilisme anxiogène et tract rebelle anachronique.

Paris est en flammes

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Nocturama (au cas où vous vous poseriez la question, oui, c’est un hommage direct à l’album du même nom de Nick Cave), commence par un montage en suspens, sans parole, directement dans l’action. En réalité, Bonello nous immerge, sans introduction préalable, dans ce qui pourrait être un climax dramatique partout ailleurs. Dans le métro parisien, des jeunes gens se croisent, consultent leurs montres, s’envoient des signaux, déambulent avec un visage fermé dans les couloirs et les rames, filmés souvent en plan-séquence de dos comme les lycéens d’Elephant. Ils ne sont pas perdus, mais déterminés : le film orchestre ainsi devant nous, et pendant pratiquement une demi-heure étouffante, l’inverse d’une séquence de Mission : Impossible, soit la préparation de multiples attentats simultanés, à visée anticapitaliste et antigouvernementale, devant la Bourse, à la Défense, ou encore au ministère de l’Intérieur. Si le montage ose des ruptures temporelles osées, pour remonter par bribes aux moments où ce « gang », d’origines sociales et culturelles différentes, s’est rencontré, Bonello ne s’attardera jamais sur les raisons précises qui les ont poussé à agir. Ce qui l’intéresse, ce ne sont pas les causes, mais les effets et leurs conséquences.

« Nous ne voyons que la confusion et le désespoir dans les yeux de cette jeunesse fantasmée et moralement désœuvrée. »

Alors qu’ils n’ont même pas pour certains atteint la vingtaine, les jeunes de Nocturama ont basculé dans le terrorisme comme on déciderait de manifester contre le CPE. Ils sont les produits de leur temps, semble nous dire le cinéaste, qui n’hésite pas à placer dans les dialogues une référence à Manuel Valls : pour défendre leur cause, ils ont choisi de frapper plus fort que jamais, de se faire entendre partout à la fois. Ils sont, pour reprendre les termes du cinéaste de Saint-Laurent, dans l’insurrection. Pourquoi, pour qui, dans quel but ? Derrière les visages mutiques de Finnegan Oldfield (la révélation des Cowboys), Manal Issa (Peur de rien), Laure Valentinelli ou Hamza Meziani, rien ne perce, rien ne transparaît. Moins que des personnages, les apprentis radicaux sont des silhouettes, des visages à qui l’on refuse de donner un passé ou des circonstances atténuantes. Il y a bien, ça et là, des rapprochements amoureux, des bribes d’éléments biographiques (l’un d’eux est étudiant en Sciences Po et a ses entrées chez les puissants), mais Nocturama privilégie avant tout une approche symbolique, et vise la désincarnation avant tout. Car le plan soigneusement préparé de la bande, malgré quelques bavures en cours de route, va bel et bien marcher. Tout l’enjeu de la seconde partie réside dans l’observation de l’après-coup.

Mort aux jeunes ?

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Investissant les anciens locaux de la Samaritaine, Bonello enferme d’un coup tous ses personnages dans un grand magasin (reconstitué avec l’aide des véritables marques de luxe !), pour un huis-clos soudain mortifère. Privée du regard sur le monde extérieur, excepté celui, déformant, de la télévision, la bande de jeunes se réfugie dans ce temple capitaliste en espérant, naïvement, réussir l’évasion parfaite une fois la nuit passée. Après avoir exploré la capitale sous tous les recoins pour mieux la livrer aux flammes, le réalisateur retrouve une forme de décor fermé, froid et opulent, qu’il maîtrise parfaitement depuis L’Apollonide. Nocturama diffuse alors cette même sensation d’étouffement progressif, chaque plan fixe du magasin écrasant progressivement ces frêles personnages. Moins un refuge qu’un purgatoire, le magasin est le symbole – facile – d’une société consumériste que les petits terroristes réprouvent (voir cette savoureuse réplique sur Facebook : « c’est eux qu’on aurait dû faire sauter »), mais dont ils font, indubitablement, entièrement partie.

S’il se complaît un peu trop dans l’indolence durant ces séquences, misant sur la répétition des gestes ou l’égarement géographique pour signifier le passage de la réalité brute à l’onirisme cauchemardesque, Bonello continue pourtant de susciter un mélange de fascination et d’angoisse. Tout cela va très mal finir, comme le suggèrent les insistants flash-backs sur les victimes collatérales de l’attentat, ou la musique métronomique de Bonello. Une fois l’adrénaline de l’action passée, nous ne voyons que la confusion et le désespoir dans les yeux de cette jeunesse fantasmée et moralement désœuvrée. Lentement, le sentiment de futilité qui découle de leurs gestes violents (personnifié par cette cycliste blasée incarnée par une actrice bien connue, qui se dit juste « que ça devait finir par arriver ») envahit chacun d’entre eux. Ils pensaient être des héros, ils sont juste des cibles anonymes, protagonistes insignifiants d’un jeu de cache-cache mortel où toute justification est désormais dérisoire. Nous pouvons voir une certaine naïveté dans ce discours binaire, qui semble condamner toute forme de révolte, de la plus brutale à la plus insignifiante (même celui qui renonce in fine à poser sa bombe est coupable aux yeux de l’État). Mais il vient commenter en creux notre propre époque, où la sauvagerie du radicalisme aveugle implique en retour une radicalisation de nos positions morales. Par un jeu de mise en scène à la fois virtuose et implacable, Bonello nous envoie en filigrane ce message terrifiant, bien plus connecté avec l’actualité immédiate qu’il ne veut l’admettre : nous sommes entrés de plein pied dans une ère de destruction mutuelle.


Note Born To Watch
Quatresurcinq

Nocturama
De Bertrand Bonello
2016 / France / 130 minutes
Avec Finnegan Oldfield, Vincent Rottiers, Hamza Meziani
Sortie le 31 août 2016

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