Nos Souvenirs : la forêt, ce tombeau

Gus Van Sant se rendait pourtant confiant au Festival de Cannes 2015. Cet habitué de la Croisette revenait, cette fois, avec un acteur oscarisé sous le bras et pas n’importe lequel : Matthew McConaughey qui, après un combo True Detective/Dallas Buyers Club/Mud et Interstellar s’affirmait comme l’acteur le plus talentueux de son époque. Et puis, patatras ! The Sea of Trees, un temps titré La Forêt des Songes en français, est détesté par la critique. Résultat : une date de sortie repoussée et surtout un retitrage made in France puisé dans le catalogue de téléfilms de France 3, Nos Souvenirs. Presque un an plus tard, le film tant décrié sort enfin en salles avec une question : et si les festivaliers s’étaient carrément fourrés le doigt dans l’œil ?

Inspiration funeste

THE SEA OF TREES

Bienvenue à Aokigahara ! Cette forêt d’une trentaine de kilomètres carrés au pied du mont Fuji, au Japon, est également célèbre sous le patronyme de Jukai, soit, mer d’arbres, dans la langue de Molière. Depuis les années 50, une multitude de personnes s’y sont rendues… dans le but de se suicider. Au cours du XXe siècle, des auteurs nippons ont eu la bonne idée de recommander cet endroit pour se suicider par pendaison, en raison du calme ambiant et de la possibilité de retrouver facilement une dépouille. Du coup, de nos jours, la « mer d’arbres » est devenue le spot le plus prisé au monde pour passer de vie à trépas, à raison de 108 décès en 2004, tout de même. Pour couronner le tout, les habitants du coin sont persuadés que  les esprits des suicidés reviennent hanter la forêt la nuit venue. Il n’est donc absolument pas étonnant que certains scénaristes s’intéressent à ce sujet, glauque, certes, mais non moins passionnant, avec plus ou moins de succès.

« Gus Van Sand signe un film léché, fort et profondément positif.

L’année dernière, le réalisateur Jason Zada (Take This Lollipop) a pris sa caméra pour reproduire cette forêt en Serbie, faute d’autorisations nécessaires, à l’occasion du film The Forest, sorte de survival aux accents fantastiques et nanardeux, dont nous vous parlerons prochainement. Malgré ses défauts, le film de Zada a le mérite de nous offrir un bon aperçu de l’endroit. La mer d’arbres dispose de son propre syndicat d’initiative, qui fait accessoirement office de morgue ! The Forest montre également le passage clef à l’entrée du parc, là où se tient le panneau « Défense d’entrer » que tout le monde enjambe et les ficelles accrochées aux arbres destinées à retrouver un défunt ou aux candidats au suicide repentis de retrouver leur chemin.

Matthew a rendez-vous avec la mort

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C’est plutôt le côté humaniste du sujet qui a intéressé Chris Sparling, un scénariste pourtant lui aussi amateur de gore, avec, par exemple Buried et d’ATM. Dans les cartons depuis 2013, son scénario arrive finalement entre les mains de Gus Van Sant en 2015. Cerise sur le gâteau, le réalisateur d’Elephant a même reçu l’autorisation de tourner dans la forêt elle-même. Matthew McConaughey, lunettes de docteur en physique et barbe de trois jours, incarne Arthur, qui traverse le globe pour en finir à l’ombre des arbres nippons. À mesure que cet homme évolue dans la forêt, entouré par les rubans et franchissant la fameuse barrière, des fragments de souvenirs lui reviennent en mémoire. Joan (Naomi Watts), l’amour de sa vie, la rejoint ainsi sous un nouveau jour. Il rencontre un homme perdu et blessé (Ken Watanabe, Inception, Godzilla) et dans un dernier élan d’humanité décide de le secourir.

Depuis Elephant, Gus Van Sant nous a habitué à sa lenteur presque contemplative, quitte à perdre complètement son auditoire dans des errances existentielles. Le risque d’une œuvre totalement hermétique était clairement à redouter. Pour Nos Souvenirs, le réalisateur se délaisse d’une grande part de ses agaçantes réflexions pour signer un film léché, fort et profondément positif. Il s’appuie sur l’interprétation magistrale de Matthew McConaughey, qui délaisse ses tics de texans, pour un jeu subtil, tout en fragilité. Le duo entre l’acteur de Mud et Ken Watanabe fonctionne à merveille. Toute une palette d’émotions se conjugue, des différences notables de culture entre ces deux êtres, à la douleur physique et mentale qui les habite. Le compositeur de musique symphonique Mason Bates opère ici des débuts remarqués au cinéma, avec une orchestration très présente qui semble porter les personnages et donner vie à la forêt. Une forêt d’ailleurs qui s’exprime à travers une photographie somptueuse, montrant cet environnement du végétal dans toute sa majestuosité.

Un pari risqué

THE SEA OF TREES

Nos Souvenirs n’est pas totalement dénué de mysticisme, mais dans le sens le plus universel du terme, et il ne verse toutefois pas dans le pathos. Le cheminement intérieur d’Arthur le conduit dans un voyage dans une forêt en apparence enchantée. Mais les cadavres qui parsèment le sentier n’en font pas non plus une partie de plaisir. La nuit tombée, la forêt se fait plus agressive et semble s’acharner sur Arthur et son compagnon d’infortune. Sa quête d’identité se transforme alors en lutte viscéral contre les éléments, dans un martyr qui n’a rien à envier à The Revenant, y compris au niveau de la gestion de la lumière, remarquable.

Certes, le film pêche parfois en enfonçant (violemment) quelques portes ouvertes. Les flash-backs montrant Naomi Watts en compagne du héros ont beau être criants de vérité sur les déboires d’un couple, ils manquent cruellement d’enjeux et agacent parfois par leur snobisme. Cependant, Gus Van Sant a le bon goût de faire passer son twist final avec subtilité et tendresse. Sans trop en révéler, disons que ces ressorts narratifs, entre les mains d’un réalisateur moins expérimenté, auraient pu courir tout droit à la catastrophe. En éclipsant ces difficultés, Nos Souvenirs s’avère être une belle aventure intime, réjouissante et émouvante.

Bonus

Âmes sensibles s’abstenir : Vice s’est rendu dans la forêt d’Aokihara en compagnie d’un géologiste. Reportage.


Note Born To Watch
Quatresurcinq

Nos Souvenirs (Sea of Threes)
De Gus Van Sant
2015 / Etats-Unis / 110 minutes
Avec Matthew McConaughey, Ken Watanabe, Naomi Watts
Sortie le 27 avril 2016

Crédit photos : SND

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