Orson Welles, l’homme derrière le génie maudit

 S’il fallait résumer par un nom l’expression « génie maudit », aucun doute là-dessus : c’est celui d’Orson Welles qui sortirait du chapeau. Parce qu’il était touche-à-tout, brillant, précurseur, précoce, et doté d’un franc-parler ravageur et d’une personnalité expansive, le réalisateur, scénariste, acteur et magicien à ses heures perdues aura marqué pendant 40 ans l’histoire du 7e art, mais pas forcément pour d’heureuses raisons.

Décédé en 1985 à 70 ans à peine, Orson Welles aurait eu 100 ans en ce mois de mai 2015. L’occasion pour le Festival de Cannes de rendre un hommage éclatant à l’auteur de Citizen Kane, classé pendant des décennies « meilleur film de tous les temps » par l’AFI (American Film Institute) avant d’être détrôné par le Vertigo de Hitchcock (dont Welles détestait les films, soit dit en passant). Il fut un temps question que son mythique The other side of the wind, tourné avec ses fonds propres sur plusieurs années et jamais achevé, soit dévoilé sur la Croisette, mais c’est finalement une version restaurée 4K de l’inusable Kane qui sera projetée en exclusivité. Pour l’anecdote, un projet de crowdfunding a été lancé sur indiegogo.com pour pouvoir financer le montage et la mise en musique de The other side of the wind, dans lequel John Huston joue un alter ego évident d’Oson Welles.

Un documentaire révélateur

Orson Welles, l’homme derrière le génie maudit

Parallèlement au festival, la chaine TCM Cinéma programme durant tout le mois l’intégralité de la filmographie de Welles, y compris de rares courts-métrages, ainsi qu’un documentaire inédit que la chaîne a coproduit, This is Orson Welles, présenté en avant-première au festival dans la sélection Cannes Classics.

« This is Orson Welles a malgré tout un beau défaut : il est trop court. »

Réalisé par Clara et Julia Kupeberg, This is Orson Welles jette un regard intimiste sur la vie et l’œuvre du réalisateur, autodidacte flamboyant qui devint célèbre dans toute l’Amérique dès ses 23 ans. Des images d’archives extrêmement rares (et dans un état forcément piteux) permettent de découvrir ses premières créations théâtrales, le jeune artiste étant déjà à cette époque passionné par Shakespeare, notamment MacBeth, qu’il met en scène avec une troupe intégralement afro-américaine, au début des années 30. Osé ? Pas autant que sa fameuse émission radiophonique de 1938 sur CBS, une station sur laquelle il était déjà embauché à temps complet, grâce à sa voix grave et imposante. En proposant une version très réaliste de La guerre des mondes à des auditeurs apeurés, Welles fait paniquer le pays et rentre dans l’Histoire. This is Orson Welles montre par la suite un extrait de reportage où le jeune effronté, cerné de journalistes, s’excuse en public d’avoir réalisé ce qui n’est ni plus ni moins que le plus efficace documenteur du siècle !

Totem cinéphilique

Orson Welles, l’homme derrière le génie maudit

C’est notamment grâce à ce coup de génie que Hollywood approchera Welles, et que la RKO lui donnera carte blanche et pleins pouvoirs pour réaliser Citizen Kane. Le documentaire n’est pas avare en témoignages d’artistes, Martin Scorsese en premier lieu, témoignant de l’influence considérable qu’eut ce film séminal sur des générations de réalisateurs. Parce qu’il était en avance sur son temps, techniquement impressionnant et nimbé de mystère (il est en fait impossible de vraiment savoir qui est Charles Foster Kane, même une fois le mystère « Rosebud » dévoilé), Citizen Kane est devenu un totem cinéphilique pour Scorsese, mais aussi Truffaut, Friedkin, Coppola et bien d’autres. Ce coup d’éclat tonitruant propulsa Welles au firmament alors qu’il n’avait que 26 ans. Le film n’a toutefois pas été un triomphe commercial et a raté l’Oscar du meilleur film, au profit de John Ford. Et Kane fut aussi le point de départ d’un malentendu autour de Welles, un génie certes charismatique, mais rétif aux recettes commerciales de Hollywood.

L’un des intervenants marquants de This is Orson Welles est sa fille aînée, Chris Welles, qui explique très clairement que son père, artiste total et toujours insatisfait, n’avait pas sa place dans une industrie qui n’avait que faire de ses velléités d’auteur. Le grand drame de Welles aura été finalement de trop aimer le cinéma, mais de ne pas pouvoir y contribuer de la manière dont il le souhaitait : le réalisateur compare à un moment le 7e art à une femme dont on ne peut se séparer.

Tant de films et si peu de temps

Orson Welles, l’homme derrière le génie maudit

S’il évite de verser dans la filmographie commentée, les réalisateurs s’appuyant en grande partie sur une passionnante interview de l’intéressé datant des années 80, le documentaire passe tout de même en revue les grands jalons de l’œuvre « wellesienne », du traumatisme de La splendeur des Amberson (remonté alors qu’il tournait un documentaire au Brésil) à ses adaptations alors confidentielles de Shakespeare en passant par la confusion autour du Troisième homme, classique dont il n’était que l’acteur, mais dont chacun voulait lui attribuer la paternité. Welles, qui avait tout connu et connu tout le monde à Hollywood, était paradoxalement considéré dès l’après-guerre comme un has been, obligé de courir les cachets pour financer ses œuvres, puis tout simplement pour vivre. Il était ainsi de notoriété publique que ce grand amateur de cigare et de bonne chair vivait au début des années 70 chez son ami et admirateur Peter Bogdanovich (La dernière séance et tout récemment Broadway Therapy), avec qui ils tentaient de mettre sur pied, tantôt le fameux Other side of the wind, tantôt son mirifique Don Quichotte. Entre autres.

Même s’il se termine de manière émouvante avec le témoignage de l’un des derniers réalisateurs à avoir dirigé Welles au cinéma, Henry Jaglom, This is Orson Welles a malgré tout un beau défaut : il est trop court. En 52 minutes, il est difficile d’être exhaustif sur la vie, privée et publique (les deux se mêlaient assez souvent) d’un génie insaisissable, sous-estimé dans son propre pays avant de passer définitivement à la postérité après sa disparition. Un paradoxe que, selon sa fille, le cinéaste, jamais avare d’un bon mot et d’un grand dire, avait lui-même anticipé de son vivant.

Reste une solution, si jamais la vision du documentaire, qui sera diffusé le jeudi 21 mai à 19 h 45, vous frustre : redécouvrir les films d’Orson Welles. De La dame de Shangai à La soif du mal, en passant par Falstaff ou Le procès, ils sont pratiquement tous indispensables, en tout cas tous passionnants, même quand ils sont imparfaits. Comme leur créateur, finalement.

La bande-annonce

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