Pacific Rim : monstres et merveilles

Le retour de Guillermo Del Toro sur grand écran est une bonne nouvelle à plus d’un titre : sept ans déjà que Hellboy II, son dernier bijou, était sortie sur les écrans. Le Mexicain n’a pas été inactif ces dernières années loin de là, son activité de producteur le conduisant à chapeauter à divers niveaux des projets aussi divers que… Le chat potté (hé hé), Don’t be afraid of the dark, Splice ou Mama. Plus médiatisés ont été ses déboires successifs sur les productions maousses du Hobbit et des Montagnes Hallucinées. Cette légitime frustration, qu’on imagine cruelle pour un créateur à l’imaginaire aussi bouillonnant, a certainement irrigué Pacific Rim, qui prenait au départ la forme d’une bouée de sauvetage pour del Toro, avant que l’exubérant cinéaste ne s’approprie, à tous les niveaux de la production, ce projet à l’ambition et au budget démesurés.

Rappelons, pour ceux qui n’auraient pas été touchés par la communication massive autour du film ces derniers mois, le postulat de Pacific Rim en quelques mots : dans un futur proche, de titanesques créatures surgissent du fond du Pacifique et sèment la destruction sur les côtes où elles apparaissent. Face à ces kaijus (« monstres » en japonais) intimidants, le monde décide de réagir et, plutôt que d’envoyer des bombes nucléaires sur toute la planète, de construire des robots géants conçus pour se mesurer, d’égal à égal, avec ces envahisseurs venus d’une autre dimension. Ces jaegers (« chasseurs » en allemand), hauts comme un immeuble de trente étages, sont pilotés de manière synchrone par deux pilotes reliés émotionnellement et intellectuellement par un système novateur, la « dérive ». Le système s’avère efficace, mais la menace kaiju s’amplifie, elle, attaque après attaque. Après quelques années, les derniers jaegers encore débout, pilotés par l’ex-tête brûlée Raleigh Becket (Charlie Hunnam qui reprend ici sa démarche chaloupée de biker), les Hansen père et fils (Max Martini et Robert Kazinsky) et l’inexpérimentée Mako Mori (Rinko Kikuchi), doivent faire front pour empêcher l’inévitable.

En plein rêve… éveillé

 Pacific Rim : monstres et merveilles

La note d’intention de Pacific Rim se trouve entièrement contenue dans le générique de fin, où Del Toro rend directement hommage à deux de ses inspirations majeures : Ishiro Honda, le géniteur de Godzilla, et Ray Harryhausen, le pape de la stop-motion récemment décédé, créateur de quelques-uns des monstres les plus célèbres de l’histoire du cinéma. Le réalisateur l’affirme à longueur d’interviews, depuis ses débuts hollywoodiens avec Mimic : les monstres le fascinent, l’attirent, de manière aussi déraisonnable que sincère. Fort d’une connaissance encyclopédique en la matière, l’homme, intarissable dès qu’on lui parle de kaiju eiga, de séries télé nippones psychotroniques ou d’animes, ne pouvait avec Pacific Rim qu’adopter l’attitude d’un gamin dans une confiserie. C’est pourquoi le film étonnera, ou irritera ceux qui ne prennent pas fait et cause pour la vision du cinéaste : quelles que soient leurs qualités, des concurrents comme Man of Steel ou Star Trek Into Darkness se plient à un certain formatage mondialiste, une volonté de toucher un public le plus large possible, en lissant autant que faire se peut le résultat. Pacific Rim, s’il s’avance paré des mêmes oripeaux prestigieux (gros son, destruction, 3D et ambiance de fin du monde), ne boxe pas dans la même catégorie.

 « L’univers visuel de Pacific Rim, s’il peut sembler surchargé, rococo, n’appartient qu’à Del Toro, du moindre boulon au plus petit gag visuel »

Le prologue, narré en voix off par Charlie Hunnam, ne demande pas seulement de pénétrer (et de quelle manière !) dans un univers à part entière, avec son jargon à assimiler à grande vitesse, sa technologie à la fois familière et totalement futuriste dans l’esprit. C’est un moyen efficace pour Del Toro de présenter SA vision du genre, d’agripper le plus rapidement possible le spectateur pour lui transmettre à coups de travellings énamourés et de gros plans impressionnants sa passion pour les gros monstres et les énormes robots, ainsi que pour des héros à l’ancienne, presque anachroniques. Comme le commandant Stacker Pentecost – ce nom… – incarné avec un mélange d’autorité naturelle et de cabotinage savoureux par Idris Elba, qui se paie à un instant clé un discours motivationnel (déjà largement vu et revu dans les bandes-annonces) tout droit sorti d’Independance Day. Ou les deux très hystériques savants de l’histoire, dont l’un, joué par Charlie Day, a la voix haut perchée, et l’autre, incarné par Burn Gorman, frôle l’épilepsie à chaque réplique. Là encore, ces deux énergumènes ne dépareilleraient pas dans un film de Roland Emmerich. Leur originalité, qui touche indifféremment chacun des personnages de Pacific Rim, même s’ils apparaissent le temps d’une réplique, tient toute entière dans le soin qu’apporte Del Toro à leur caractérisation : lorsque Charlie Day découvre le laboratoire clandestin d’un certain Hannibal Chau (Ron Perlman pour un caméo aussi grandiloquent qu’irrésistible) et tous les morceaux de kaiju qu’il rêve d’ausculter, on ne peut s’empêcher de penser à Del Toro, en train de découvrir ses créatures prendre vie sur les ordinateurs d’ILM, le sourire jusqu’aux oreilles. L’univers visuel de Pacific Rim, s’il peut sembler surchargé, rococo, voire artificiel, n’appartient qu’à lui, du moindre boulon au plus petit gag visuel (la mouette !). Et si l’on y adhère, si l’on partage sa passion pour monstres, les méchas et les détails qui-ne-comptent-pas-mais-qui-font-plaisir, le voir ainsi s’étaler sur grand écran tiendra pour beaucoup moins du divertissement que du rêve éveillé.

Á l’ombre des colosses

 Pacific Rim : monstres et merveilles

Ce plaisir pris à découvrir les milles et uns trésors préparés par le réalisateur, atteint évidemment son pic lors des séquences de combats, entièrement numériques, qui échappent dès le départ au syndrome « jeu vidéo filmé » que l’on pouvait craindre. On a bien sûr droit aux redondants commentaires en direct de la « salle de contrôle », mais le système de pilotage imaginé par Del Toro et son scénariste Travis Beacham, la « dérive », permet de ramener à chaque fois ces empoignades bourrines à un enjeu intime, illustré dès la première et tragique séquence de fight, qui voit Raleigh brutalement arraché à son binôme. Les pilotes devant mimer les mouvements des jaegers, la chute de son Gipsy Danger devient titanesque, sa renaissance littérale (superbe vision de ce « cœur de métal » que Raleigh voit réintégré sur son robot). La personnalité de Mako, explicitée lors d’un flash-back dont l’audace picturale et la puissance évocatrice sont sans commune mesure dans cet été de grosses machines, passe elle aussi par une communion de gestes et d’esprit avec le titan d’acier. Un procédé déjà adopté dans de nombreux films d’animation nippons, dont les Patlabor de Mamoru Oshii.

Toutefois, ce sous-texte émotionnel très présent, et géré de main de maître par l’auteur du Labyrinthe de Pan, toujours aussi habile pour relier des images de pure fantaisie à des enjeux très réalistes, n’empêche aucunement d’apprécier sans retenue la virtuosité des clashs entre colosses. Des morceaux de bravoure qui nous emmènent dans et sous l’eau, en pleine ville lors de la destruction d’un Hong-Kong saturé de néons, et même dans l’espace, le temps d’un coup de grâce dont la perfection plastique a dû décaper la rétine d’un Hideo Kojima (Metal Gear Solid) s’étant empressé de partager ensuite sa joie sur Twitter. Grâce à des SFX proprement hallucinants de réalisme (notamment parce qu’ils intègrent des simulations de conditions atmosphériques très variées – cendres, neige, orages, et beaucoup, beaucoup de pluie), des créatures empruntant à la fois au bestiaire japonais et à Lovecraft prennent vie devant nos yeux, renvoyant dans les tréfonds de la honte le Godzilla US ou même la bestiole de Cloverfield, dont le design est étrangement repris par l’un des kaiju. Carrossés comme des prototypes de voitures de course, les jaegers ne sont pas en reste, leur animation traduisant bien l’impression de poids et de puissance via une relative mais presque comique inertie. On n’échappe bien sûr pas aux « coups spéciaux », hérités logiquement d’un monde vidéoludique dont Pacific Rim intègre les codes sans pour autant s’y soumettre.

Made in Hong-Kong

 Pacific Rim : monstres et merveilles

Mais la clé du succès de ces combats, qui constituent après tout l’attrait commercial numéro un du film, réside dans la notion d’échelle, que Del Toro a mis très tôt au centre de la conception du projet, en étroite collaboration avec son fidèle chef op’ Guillermo Navarro. A l’inverse des pitoyables Transformers, qui annihilent régulièrement toute notion de géographie et de repères dans l’espace, chaque cadrage de Pacific Rim met un point d’honneur à insérer au premier, au deuxième, voire au troisième plan, un élément visuel permettant de mesurer le gigantisme des combattants. En bon geek assumant la méticulosité de ses obsessions, Del Toro se permet même, à l’issue d’un estomaquant plan-séquence suivant la trajectoire d’un coup de poing robotique à travers un immeuble, de souligner l’importance de ces différences d’échelle avec un gag bêta imparable autour d’un pendule à billes.

La longue séquence au sein de laquelle s’insère cet aparté, une bataille rangée à Hong-Kong digne des Envahisseurs attaquent de Honda, constitue sans conteste la scène d’action la plus incroyable de l’année, voire des années à venir. Parce qu’elle rend crédible le plus infantile et donc jouissif concept qui soit, en multipliant les plans impossibles et galvanisants, et parce qu’elle sert de pic émotionnel reliant des personnages jusque-là cantonnés dans des arcs narratifs certes soignés mais sans surprise. Ce n’est pas un hasard si le climax qui suit s’en trouve un peu diminué : entre une dimension parallèle aux couleurs disco un peu ratée, le sacrifice de certains personnages annoncé par avance avec la finesse d’un Michael Bay, et les multiples incohérences gênantes (comme cette radio casque qui émet même à l’intérieur d’une faille dimensionnelle, chapeau les techniciens), cet ultime coup de boutoir vient souligner la vraie faiblesse de Pacific Rim : un scénario globalement un peu trop binaire, trop mécanique pour être impliquant. Chaque protagoniste se trimballe un trauma lié au passé ou à une relation familiale, qui sera résolu en deux temps trois mouvements, tandis que la menace kaiju elle-même pourra on le sait être contrée par le seul jaeger « analogique » de la bande, alors qu’on nous rappelle sans cesse que les monstres se sont adaptés à ses armes et ses tactiques.

Ces réserves mises à part (on mentionnera quand même aussi la partition juste bizarre, même si parfois positivement étonnante de Rawin « Game of Thrones » Djawadi), il faut souligner l’importance et la réussite d’un blockbuster tel que Pacific Rim. Multiculturel, sincère, virtuose et réellement risqué – le design, les costumes, le ton même des dialogues ne sont clairement pas faits pour plaire à tout le monde -, le film démontre surtout que les multiples qualités de créateur d’univers, d’esthète et de cinéphile obsessionnel de Del Toro peuvent se voir décuplées dans le cadre d’une production à (très) grande échelle. Et le bougre sait même après cela continuer à nous faire fantasmer : on n’ose imaginer désormais à quoi pourrait ressembler sa beaucoup plus dark adaptation des Montagnes Hallucinées de Lovecraft. Une histoire de monstres, là encore…


Note Born To Watch

Pacific Rim
De Guillermo Del Toro

USA / 2013 / 131 minutes
Avec Charlie Hunnam, Idris Elba, Rinko Kikuchir
Sortie le 17 juillet

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