Paris est à nous : sincère, naïf et bordélique

par | 4 mars 2019

Composé d’images volées dans la capitale, Paris est à nous, film Netflix 100 % français, est une vraie déception : du sous-Malick expérimental qui se voudrait poétique mais échoue à faire sens.

Il y avait toutes les raisons de se réjouir en voyant débarquer directement sur Netflix le film français Paris est à nous. Un projet en marge des circuits traditionnels de financement, produit grâce à une campagne de crowdfunding à succès, tourné « à la sauvage » dans les rues de la capitale et porté par une bande d’amis cinéphiles (le nom de la réalisatrice, Elizabeth Vogler, est un pseudonyme inspiré de Bergman). Un projet qui a fini par taper dans l’œil de Netflix. La plateforme lui a offert une sortie day-and-date inespérée pour un film à 100 000 balles revendiqué comme expérimental, qui n’aurait pas bénéficié d’une telle exposition s’il était passé par la case cinéma – on imagine une distribution réduite à quelques écrans du Quartier Latin, comme beaucoup d’œuvres francophones invendables sans nom connu. Le côté courageux et libre de l’opération n’offre cependant qu’une sympathie de surface à ce qui, au visionnage, ressemble à une redondante et embarrassante tentative de love story impressionniste sur fond d’images volées au cœur des manifestations.

L’amour à la française

Anna (Noemie Schmidt) est amoureuse. Elle a rencontré Greg (Grégoire Isvarine) dans un festival techno, et depuis, leur histoire s’égrène au fil des balades dans un Paris à la fois festif et silencieux. Le couple vit a priori dans un 10 m², vu que le film capte toutes leurs discussions infantiles ou enflammées dehors, lors de leurs promenades sur le canal Saint-Martin ou sur la place de la République. Grâce au synopsis, on comprend qu’après un quart d’heure de film, Anna renonce à prendre l’avion pour aller à Barcelone, où Greg a déménagé pour travailler, et que cet avion s’écrase (sérieusement, on vous met au défi de capter le déroulement de ce moment-là sans une aide extérieure). L’incident met Anna, sans que l’on sache complètement pourquoi, dans une sorte d’état second, qui se manifestera par de longs délires psychédéliques, des disputes surréalistes avec Greg et des digressions sur la liberté et le sens de l’existence, sur fond d’images réelles de CRS sur les Grands Boulevards, de fins de Nuit debout ou de défilés post-attentats.

"En partie improvisé et (re)monté au jour le jour, le film devient interminable alors qu’il atteint à peine l’heure et demi."

S’il y a une chose qu’on ne peut enlever à Paris est à nous, c’est son ambition formelle. Dès son générique, cotonneux et hypnotique, le film, tourné sur plusieurs années avec des caméras légères et performantes, veut nous embarquer dans son monde et nous placer en position d’observateur du chaos. Chaos sonore, d’abord, avec ce coup de foudre rythmé par des basses technoïdes, et chaos séquentiel ensuite. On comprend qu’une bonne partie des dialogues de Paris est à nous sera égrenée en voix off, à rebours d’une narration parcellaire qui fait fi de toute chronologie. Anna, mais aussi Greg, sont les commentateurs de leur propre histoire, et nous invitent implicitement à lâcher prise, à nous laisser porter par le flot des images assemblées au fil des années par une équipe voulant explicitement rompre avec les traditions du cinéma « parisianiste ».

Paris à la volée

Reconquérir une ville de cinéma, l’investir en collant au plus près de ses habitants, en faisant se côtoyer prises de vue documentaires et fiction poétique : Paris est à nous vise haut, mais trébuche sur un obstacle de poids. En partie improvisé et (re)monté au jour le jour, le film devient interminable alors qu’il atteint à peine l’heure et demi. Selon qu’on tombe sous le charme ou pas de l’actrice principale Noemie Schmidt, on pourra pardonner (un peu) la bêtise assez hallucinante des dialogues, dissertations et autre spoken words qui servent de trame à cette succession d’images chatoyantes et azuréennes. On saisit bien le besoin de singer Terrence Malick (celui de À la merveille, malheureusement pas celui de La ligne rouge), et le David Lynch de Mulholland Drive, d’injecter de la poésie dans le quotidien, de saisir quelque chose de notre époque désenchantée.

Mais les métaphores à base de Sims et de « et si on vivait en fait dans un rêve ? » passeraient pour débiles même si elles étaient chantées par Mathieu Chedid. Et elles ne peuvent masquer l’absence d’incarnation d’un projet qui aurait gagné à être complètement non-narratif et à rester plus humble dans sa construction. À aucun moment l’intégration d’Anna et Greg dans cet environnement réaliste ne fait sens. Au mieux, on se dit que le « collectif Elizabeth Vogler » a surtout trouvé dans ce dispositif d’images de foules traversant Paris en tout sens un moyen de booster à peu de frais la production value du long-métrage. Livre d’images parfois saisissantes, Paris est à nous se révèle être un film creux, naïf et bordélique qui tient plus de l’installation artistique autistique que du manifeste générationnel qu’il ambitionnait d’être.