Passengers : le pervers de l’espace

Si l’histoire de Passengers ne s’était pas déroulée dans l’espace, avec deux comédiens adorés du public en tête d’affiche, et un budget de plus de 100 millions de dollars permettant toutes les folies en matière de design et de SFX clinquants, nul doute qu’il aurait déclenché une vraie polémique dans les médias. Script emblématique de la « Black List », cette liste d’attente informelle où végètent selon les spécialistes les meilleurs scénarios non tournés de Hollywood, Passengers n’a pourtant été que peu modifié dans sa concrétisation sur grand écran. Le scénariste Jon Spaihts (Prometheus) est l’unique plume recensée sur le projet, et il serait aventureux de penser que le Suédois Morten Tyldum, réalisateur de Headhunters et Imitation Game, ait insisté pour modifier en profondeur cette intrigue, ayant attiré à son bord deux stars aussi bankable actuellement que Chris Pratt et Jennifer Lawrence.

Et pourtant, Passengers, intrinsèquement, est un film moralement scandaleux, et cela n’a pas échappé à une bonne partie de la presse anglo-saxonne et française. Vendu comme une spectaculaire romance dans l’espace matinée de Robinson Crusoé, le film commet l’impardonnable erreur de rendre à tout prix sympathique et attachant un personnage indéfendable, et d’objectiver sans vergogne un second. Sous ses atours de cocktail SF à mi-chemin entre Gravity, Wall-E et une comédie romantique teintée d’aventures, Passengers nous demande tout simplement de prendre fait et cause pour un homme pervers, obsessionnel et égomaniaque, qui manipule contre son gré une femme pour qu’elle devienne son objet sexuel exclusif.

Moi et ma blonde

Passengers : le pervers de l’espace

L’action se déroule dans un futur lointain, dans lequel le vaisseau de luxe Avalon voyage vers une colonie spatiale où ses 5 000 passagers pourront débuter une nouvelle vie. Le trajet doit durer 120 ans en hibernation, mais au bout de 30 ans, l’un des passagers, Jim Preston (Chris Pratt, toujours plus convaincant quand il fait son show que quand il tente d’exprimer des sentiments complexes), est réveillé à cause d’une malfonction. Jim est seul, désemparé, incapable de retourner dans son caisson, et face à une vérité atroce : il va devoir vivre le reste de sa vie ici. Les multiples plaisirs promis par l’Avalon (sortie dans l’espace, piscine, basket, bar à volonté animé par Arthur, un robot incarné par l’excellent Michael Sheen) ne l’amusent qu’un temps, et au bout d’un an, il ne supporte plus cette solitude. Jim décide de réveiller un autre passager, Aurora Lane (Jennifer Lawrence, affreusement constipée), sur laquelle il a flashé à travers son caisson. Il lui ment sur les raisons de son réveil, espérant pouvoir trouver un compagnon de route pour le reste de sa vie. Bientôt, la proximité entre Jim et Aurora prend un tour passionnel. Le couple roucoule, jusqu’à ce qu’Arthur révèle à la blonde innocente la vérité…

« Passengers choisit la voie la plus infâme possible, d’un point de vue humain, pour clore son récit. »Un dialogue, emblématique de l’inconscience avec laquelle Passengers exploite ce qui aurait dû être un récit sur la solitude et le besoin viscéral de connexion propre à l’être humain, survient vers la fin du deuxième acte. L’un des officiers, joué par Laurence Fishburne, est lui aussi réveillé par une malfonction, alors que le vaisseau connaît d’importantes déficiences. L’officier a le temps de discuter avec Aurora, effondrée après avoir découvert le mensonge de Jim : à la question « Vous savez ce qu’il a fait ? », Fishburne répond, laconique « Il faut le comprendre, enfin. Quand quelqu’un se noie, on lui tend la main, non ? ». Vous avez bien lu. C’est à ce moment, quand le plaisant récit de survie faisant d’habiles hommages à Kubrick s’est mué en face-à-face tendu entre un kidnappeur et sa proie (Aurora est condamnée à vivre pour l’éternité avec un homme qui ne pense qu’à son plaisir personnel), que Passengers choisit la voie la plus infâme possible, d’un point de vue humain. Le personnage de Jennifer Lawrence, c’est la main tendue, autrement dit le corps féminin offert en guise de réconfort à un homme tellement seul qu’il préfère oublier les conséquences dramatiques de son acte.

Stockholm, vous avez dit syndrome de Stockholm ?

Passengers : le pervers de l’espace

Il faut rappeler qu’il n’y a aucun doute sur les raisons qui font que Jim choisit Aurora pour l’accompagner : oh, certes, elle écrit des livres, mais pour lui, surtout, elle est (soupir) bonne. Et tant pis si jamais elle ne l’aimait pas : comme tous les kidnappeurs pervers dans la vraie vie, Jim sait que les circonstances jouent pour lui, que le vaisseau est un piège, qu’elle finira par l’aimer. Voire qu’elle finira par lui pardonner. Le pire, dans tout cela, c’est que Jon Spaihts ne parvient jamais à donner assez d’épaisseur à Aurora pour en faire une femme crédible (comment peut-on passer de ce genre de mensonge et de révélation estomaquante à un acte de sacrifice et d’amour inconditionnel à l’hollywoodienne ?), et justifier ainsi le fait que le film DONNE RAISON à ce mâle dominant. Sérieusement, Hollywood ? Il y a des maniaques et des harceleurs qui applaudissent à tout rompre dans le noir, là. L’amour à sens unique, ça n’est pas beau, ça n’est pas pur, ça s’appelle souvent de l’obsession maladive, et c’est une notion aussi glauque que repoussante de bâtir une romance à grand spectacle là-dessus. Qui plus est quand on choisit de la terminer sur un happy end pataud et niaiseux, à mille lieues des questions profondément dérangeantes que le film traite par-dessus la jambe.


Note Born To Watch
Unsurcinq

Passengers
De Morten Tyldum
2016 / USA / 116 minutes
Avec Chris Pratt, Jennifer Lawrence, Michael Sheen
Sortie le 28 décembre 2016

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