Premier contact : la science de l’intime

Coincé entre un polar tétanisant ayant engendré une inattendue franchise (Sicario) et un mammouth science-fictionnel à haut risque (Blade Runner 2049, prévu pour la fin 2017), Premier Contact est arrivé littéralement comme un objet non identifié dans la filmographie déjà incroyable de Denis Villeneuve. Il s’agit, en apparence, d’un film d’invasion extraterrestre, dont les premiers indices laissaient tout de même penser que l’approche choisie par le cinéaste canadien avait plus à voir avec Contact, Rencontres du troisième type, voir Le jour où la Terre s’arrêta, qu’avec Independance Day : Resurgence.

La clé du projet réside dans la source d’origine du script d’Eric Heisserer (Hours), la nouvelle « L’histoire de ta vie » de Ted Chiang. Un court récit plus porté par des questions existentielles que par la description d’une spectaculaire invasion, dimension respectée scrupuleusement dans Premier Contact, qui se penche non pas tant sur nos possibles instincts de destruction, que sur notre incapacité croissante à communiquer clairement nos émotions, et notre tendance à considérer l’idée même de communication (ou de non-communication, en l’occurrence) comme une source de faiblesse. Voilà un film qui n’a pas peur de se confronter avec une même exigence, et une même recherche de sens, aux deux faces complémentaires du mot portemanteau « science-fiction ». Même les rares traits d’humour y ont l’air d’avoir été écrits par des universitaires !

A l’intérieur du monolithe

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Dans une quinzaine d’endroits à travers le monde, en pleine mer, en Australie, en Chine ou aux USA, des appareils non identifiés se matérialisent devant les yeux éberlués des humains. Des formes massives, oblongues, impénétrables et obscures, planant au-dessus du sol comme de gigantesques points d’interrogation kubrickiens. La Terre vient d’apprendre que les extraterrestres existaient : seulement, la question demeure là, incontournable, inquiétante. Que veulent-ils ? Comment communiquer avec eux ? Dans le Montana, où l’un des engins est apparu, les militaires ont pris les choses en main, et leur responsable, le colonel Weber (Forest Whitaker), vient chercher l’aide de deux experts dans leur domaine, la linguiste Louise Banks (Amy Adams) et le physicien Ian Donnelly (Jeremy Renner). Leur travail ne s’annonce pas facile : ils font bientôt la rencontre d’êtres indescriptibles au langage des plus mystérieux. Louise expérimente cette extraordinaire découverte, tout en affrontant les réminiscences du passé. Une vie en partie brisée dont les souvenirs lui parviennent en même temps qu’elle déchiffre les signes que ces aliens lui adressent…

La patience avec laquelle Villeneuve orchestre dans Premier contact l’apparition des vaisseaux extraterrestres fait figure de note d’intention à l’encontre des spectateurs qui seraient bernés par la bande-annonce. Derrière la promesse d’un spectacle global, d’un péril imminent traité au premier degré, le film est bel et bien un objet mutant, où l’intime le dispute à l’universel, enrobé dans un écrin plastique où se rencontrent les obsessions monochromes et minérales d’un Christopher Nolan et la mélancolie sauvage et pastorale d’un Terrence Malick – ce n’est pas un hasard si le directeur photo choisi par Villeneuve, Bradford Young, est aussi celui du « malickien » Les amants du Texas.

Un destin parmi tous les autres

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Il est difficile de discuter des ressorts dramatiques d’un tel film, sans en déflorer tous les mystères, qui résident autant dans l’apparence, et le mode de communication des aliens, que dans les fragments de bonheur évanouis du personnage de Louise. Premier Contact s’ouvre de fait non sur un plan de menace venue de l’espace, mais sur un montage elliptique déchirant d’une innocence broyée par la maladie, d’une fugacité qui prend à la gorge comme le faisait le prologue de Là-haut. Un enjeu grave, déstabilisant, mais qui place d’emblée le récit à hauteur d’homme, ou plutôt de femme. Malgré tout le jargon scientifique utilisé à partir du moment où le contact est établi avec l’intelligence extraterrestre (d’une complexité qui nous rappelle que oui, la vie sur une autre planète peut être différente de la nôtre à tous les niveaux, y compris dans notre appréhension de l’existence), Premier Contact ne vit et ne respire que via les états émotionnels de Louise, interprétée avec une intensité et une justesse qui nous rivent constamment à l’écran par Amy Adams. La narration se fait si subjective, si soumise à son cheminement personnel, que même son partenaire joué par un excellent Renner devient une composante externe au récit. Un personnage fonctionnel, qui comme les militaires, agents secrets et politiciens entourant Louise, se verra refuser l’accès aux grandes révélations que les OVNIS réservent à cette héroïne discrète mais déterminée.

« Premier Contact embrasse ce sentiment qui devrait tous nous saisir face à l’inconnu et à l’inexplicable. » La maîtrise et la hauteur de point de vue avec laquelle le réalisateur d’Enemy (autre film cryptique cité littéralement dans une scène de rêve angoissante) conduit son récit à bon port, en disent long sur sa compréhension innée du genre. Premier Contact embrasse pleinement ce sentiment qui devrait tous nous saisir face à l’inconnu et à l’inexplicable, bien aidé en cela par la partition atonale et grandiloquente à la fois de Johann Johannsson. Doit-on se réfugier dans la peur, que « l’autre » soit là pour nous détruire, ou doit-on s’acharner à essayer de le comprendre, à surmonter ses propres doutes ? Tout comme Interstellar liait organiquement le passé et la douleur intime de ses héros au destin d’une planète, Premier Contact fait de Louise un personnage faillible mais juste, dont les choix vont impacter le destin de tous ses semblables. Et nous n’en dirons pas plus sur le sujet : il importe juste de savoir que Premier Contact saura vous retourner l’esprit avec plus d’audace et d’aplomb que n’importe quel autre film de science-fiction cette année. Tant pis si, par ses procédés, le film choisit d’adopter une logique plus mécanique, quantifiable et terre-à-terre (malgré des concepts philosophiques clairement difficiles à vulgariser), que poétique et viscérale.

Note Born To Watch
Cinqsurcinq
Premier Contact (Arrival)
De Denis Villeneuve
2016 / USA / 118 minutes
Avec Amy Adams, Jeremy Renner, Forest Withaker
Sortie le 7 décembre 2016

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