Les enquêtes du Département V : Profanation, les Danois mènent l’enquête

par | 1 avril 2015

Deuxième enquête du département V, Profanation confirme l’importance cette franchise danoise, proche dans l’esprit des Millenium.

Difficile jusqu’à présent d’associer les termes « franchise » et « Danemark ». Pourtant, le pays d’Andersen a récemment trouvé sa poule aux œufs d’or. Pour ceux qui ne la connaîtraient pas, la série de romans du Département V, que l’on doit à Juddi Adler-Olsen, est un phénomène littéraire durable, avec dix enquêtes prévues et déjà cinq succès en librairie. Dans la foulée de la trilogie suédoise Millenium, le Département V, qui reprend à son compte le principe du procédural, participe à consolider l’influence du polar scandinave, caractérisé par ses personnages torturés, abusés et violentés (surtout quand ce sont des femmes), son exploration méticuleuse d’une société dont les coutures honteuses finissent toujours par craquer, et son atmosphère encore plus pluvieuse et hivernale que chez ses cousins anglo-saxons. Le succès des livres ne pouvait que susciter l’envie des producteurs, et une première adaptation, Miséricorde, est sortie sur les écrans danois en 2013. Le film est un carton, et la suite, Profanation, est aussitôt mise en chantier avec la même équipe. Sortie en fin d’année dernière, cette deuxième enquête a pris la tête du box-office annuel, devant les grosses productions américaines. Autant dire que Zentropa n’a surpris personne en annonçant les sorties prochaines des deux adaptations restantes !

Affaires non classiques

Si la renommée du Département V n’est pas encore aussi grande en France que Millénium, Wild Bunch y croit assez pour avoir sorti Profanation en salles, et ce choix est idéal, tant cette deuxième enquête est supérieure en tous points à son prédécesseur. Si la vision de Miséricorde est utile pour comprendre la dynamique de son duo d’enquêteurs, le film de Mikkel Norgaard fonctionne de manière autonome. Après le succès de leur première enquête, l’inspecteur Carl Morck (Nikolaj Lie Kaas, mégastar locale vue dans The Killing et Adam’s Apples) et son assistant syrien Assad (Fares Fares, Zero Dark Thirty), placés à la tête du poussiéreux département V, en charge des dossiers classés sans suite, ont à peine le temps de fêter cette résolution qu’un autre cas se présente à eux. Carl est abordé près du commissariat par un homme âgé étrange, qui lui supplie de rouvrir l’enquête sur le meurtre d’une sœur et d’un frère jumeaux, vingt ans plus tôt. L’inspecteur refuse, mais après le suicide de ce dernier, il n’a pas d’autre choix que se mettre à la tâche. Cette histoire les emmène sur les traces d’une école privée réservée à la haute bourgeoisie, où étudiaient pendant leur enfance plusieurs puissants hommes d’affaires actuels…

"Plus ample, plus vénéneux, avec des choix chromatiques très tranchés, Profanation est un régal esthétique."

Plus que dans Miséricorde, qui pouvait se résumer à un long jeu de pistes autour d’une disparition, se transformant à mi-parcours en un compte à rebours plein de suspense, Profanation établit cette fois un complexe réseau d’intrigues, naviguant avec soin entre plusieurs périodes temporelles pour lever le voile sur tous les mystères qui entourent ce double meurtre. Il s’agit notamment de comprendre le destin de la jeune Kimmie, adolescente à problèmes tombée sous une mauvaise influence dans la fameuse école, et portée ensuite disparue pendant des années. Le récit s’embarque dans des flash-backs à la photographie bucolique, pour exprimer d’abord le tourbillon du romantisme juvénile, puis illustrer l’indicible horreur, mise en images lors de glaçantes séquences nocturnes. Si Miséricorde s’avérait plutôt « classique » à ce niveau, Profanation va loin dans le malaise, l’étendue des méfaits perpétrés par les véritables criminels de l’histoire, emmenés par un Pilou Asbaek (Hijacking) parfaitement huileux, étant assez estomaquante pour choquer leurs homologues sud-coréens. S’il fallait une illustration contemporaine de la maxime « Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark », Adler-Olsen s’est chargé de la trouver.

Une recette éprouvée

Bien que les deux enquêtes de Carl et Assad aient été tournées dans la foulée par les mêmes artistes, cette suite se distingue par le soin apporté à sa réalisation. Plus ample, plus vénéneuse, avec des choix chromatiques très tranchés en fonction des décors et des périodes temporelles illustrées, Profanation est un régal esthétique sur grand écran. Pour ne rien gâcher, le film, de par sa (relative) complexité, acquiert un rythme plus soutenu, avec des rebondissements plus fréquents et surprenants que dans Miséricorde. Pour ceux qui choisiront de découvrir à la suite les deux opus, il apparaît en outre clairement que le personnage de Carl Morck, policier opiniâtre, mais autodestructeur, renfrogné et autoritaire, est  en quête d’une seconde chance, et il pense ne l’obtenir qu’en s’inondant dans son travail. De simple fonctionnaire déclassé pour cause de bavure dans le premier épisode, il passe au statut de héros sacrificiel : un arc narratif bien plus intéressant, qui trouve un bon contrepoint dans le personnage d’Assad. Très différent de l’homme décrit dans les romans (tout comme la secrétaire du duo, assistante stricte et énergique qui dans le roman était… une punkette repentie), Assad est le proverbial bras droit qui ne flanche jamais, la voix de la raison qui donne au film ses allures de buddy-movie venu du froid. Sans cette relation à double sens et la touche d’humour qui l’accompagne, Profanation serait des plus sinistres.

En choisissant de simplifier par endroits le récit d’origine, en lissant certains personnages pour mieux en mettre d’autres en valeur (la mise en parallèle des rédemptions de Kimmie et Carl, en particulier, est propre au film), Profanation demeure certes moins touffu que le roman qu’il adapte. Nikolaj Arcel, réalisateur et scénariste qui avait déjà adapté Millénium, possède l’expérience nécessaire pour donner à cette enquête un parfum d’inédit, d’originalité : s’il venait d’Amérique, le résultat serait certainement moins frappant, moins « exotique » et pâtirait de son classicisme assumé et revendiqué. C’est que le département V ne possède pas d’équivalent à Lisbeth Salander : son véritable héritage serait plutôt à chercher des séries US type Cold Case, avec ses murs d’indices, ses fausses pistes et ses crimes impunis, qu’il supplante toutefois sans soucis esthétiquement. Les amateurs et les curieux auront tôt fait de goûter à cette alternative nordique, en attendant la sortie prévue pour 2016 de Délivrance.