Prometheus : vers nos origines, et au-delà

Alors, préquelle ou pas ? Y a-t-il le début d’une queue noirâtre d’Alien dans Prometheus ? En ces temps de « spoilerisation » tous azimuts propre à chaque grosse production un tant soit peu attendue – autant dire que dans le domaine, l’annonce du retour de Ridley Scott à la SF pour, qui plus est, un film situé dans l’Alienverse classait de suite le projet en haut de la liste -, le fait d’avoir gardé plus ou moins secrets les détails de l’histoire tient de l’exploit. Un fabuleux teaser a montré la voie en début d’année, et même s’il en montrait peut-être déjà trop (on ne parle pas des trailers, qui pour le coup, ont eux spoilé quasiment tous les money shots), son ambiance intrigante, sans concession, était un signe que Prometheus ne serait pas simple à appréhender.

Dans la vallée… personne vous entendra crier

Holloway, Shaw (Rapace) et David (Fassbender) découvrent la mystérieuse « salle aux urnes ».

Prometheus se déroule bel et bien avant les événements du premier Alien, avant que l’équipage du Nostromo ne réponde au signal d’une balise de détresse provenant de la planète LV-223 et y découvre les joies du free hug… pardon, du face-hugging (c’est tout aussi gratuit, mais plus collant). Le nom ne fait pas uniquement référence au géant de la mythologie grecque condamné par les dieux à se faire quotidiennement manger le foie, mais au vaisseau d’exploration qui fait un voyage sur la planète LV-426, en cette belle année 2094. Guidés par des peintures trouvées aux quatre coins de la planète, le docteur Elizabeth Shaw et son boyfriend Charlie Holloway ont réussi à convaincre le milliardaire Peter Weyland de financer une expédition aux confins de l’espace. Pourquoi ? Parce que la fine équipe espère bien y découvrir les origines de l’humanité, voire leurs créateurs. Rien que ça. Évidemment, et comme l’annonce l’affiche, ils vont tout d’abord découvrir un visage humanoïde façon Mission to Mars, puis une substance noire échappée d’un épisode de X-Files, et un tas d’ennuis du genre apocalyptiques.

À ce stade, il convient d’avoir déjà vu le film. Impossible en effet de juger des qualités et défauts de Prometheus sans entrer dans les détails d’un scénario foisonnant d’idées plus ou moins bien gérées. On le sait, derrière le script réécrit par Damon Lindelof (ex-showrunner de Lost, un spécialiste des scénarios en cul de sac, donc), il y a cette idée, louable et excitante, de révéler l’histoire des « space jockeys », appelés ici Ingénieurs, qu’on découvrait sans autre forme d’explication sur la planète LV-223. Qui sont-ils ? Ont-ils créé les xénomorphes à double mâchoire qui persécutent Ripley à longueur de temps ? Prometheus promet (ah ah) beaucoup de réponses, mais le film se plaît surtout à poser, encore et encore, de nouvelles questions.

«  Big things have stupid beginnings »

Malgré son scénario bancal, Prometheus s’appuie sur des designs et SFX époustouflants.

Un prologue aérien et muet, d’une froideur kubrickienne, pose les jalons de l’ambition visuelle du film : on y voit un Ingénieur (sorte d’Action man en mousse dont le design rappelle étrangement le Molasar de La forteresse noire) au bord d’une cascade islandaise, se donner la mort en s’injectant un virus, a priori pour donner naissance à l’humanité. Le ton est donné : Prometheus nous invite à un voyage par définition existentiel, qui bien que construit sur un schéma rappelant Alien (un équipage, un vaisseau, une planète et des mauvaises rencontres à la clé), se veut moins une série B horrifique qu’une aventure épique à forte résonnance philosophique. De la SF adulte, appuyée par une direction artistique absolument fabuleuse (le design du vaisseau, mais aussi de la planète sur laquelle l’équipage atterrit, est à tomber, et la réinterprétation des designs de Giger est plutôt maligne à défaut d’être inspirée), et une partition envoyée à fond les ballons de Marc Streitenfeld (compositeur fidèle à Scott depuis six ans). Autant dire qu’on embarque avec joie dans le voyage que nous propose le cinéaste britannique, alléchés par ce mysticisme grandiloquent et les signes visibles de l’appartenance à la saga (l’hyper-sommeil, le terrain de basket du vaisseau semblable à celui d’Alien la résurrection, l’omniprésence de la compagnie Weyland qui n’est pas encore accolée à la Yutani…).

À partir du moment où la petite équipe pénètre dans le dôme interdit, les choses se gâtent pour ainsi dire très vite. Déjà, le tri se fait rapidement entre les personnages principaux (l’androïde David, fan de Lawrence d’Arabie et décrit comme « sans âme », mais qu’on subodore bien plus intelligent que ses créateurs humains ; la scientifique croyante – cherchez l’erreur – Elizabeth Shaw ; la froide et autoritaire Meredith Vickers) et les secondaires, aussi fonctionnels qu’improbables, et qu’on sent destinés à disparaître sans autre forme de procès. Entre le géologue tatoué et badass qui se révèle incapable de retrouver son chemin dans une grotte (sic), le botaniste qui n’hésite pas à approcher des spécimen extraterrestres que n’importe quel attardé jugerait immédiatement menaçant, le scientifique cool qui boude comme un gros blasé dès la première exploration alors qu’il est à l’origine d’un voyage à « mille millards de dollars », le pilote forcément old school qui préfère une bonne coucherie plutôt qu’une surveillance vitale de deux membres de son équipage, sans compter le reste des passagers réduit à de la figuration anonyme, le Prometheus a un sacré plomb dans l’aile. Ce n’est pas tant le problème d’avoir une galerie de héros peu fouillés qui gêne (exceptés Shaw et David, qui bénéficient comme par hasard des deux seules bonnes interprétations du film), mais plutôt le fait que leurs réactions, leurs interactions et leur comportement se révèlent totalement incohérents, imbuvables ou juste incompréhensibles. Ou alors, on peut appeler cela « une ambiance mystérieuse » et continuer à froncer les sourcils sans se poser de questions.

Action, réflexion

Warning : ces deux personnages sont au centre de la scène la plus WTF du film.

Car des pistes à explorer, Prometheus en propose à foison : la civilisation des Ingénieurs, qui semble bien avoir fait un petit voyage sur Terre pour y créer, de manière quasi-expérimentale, la vie, est dévoilée au compte-gouttes, et le film parvient à plusieurs reprises à nous plonger dans un univers totalement étranger au nôtre, sans points de répères tangibles ou familiers pour en tirer une traduction exhaustive. D’où vient le liquide noir qu’ont manufacturé les géants ? Pourquoi la statue d’un alien, tel que nous le connaissons, apparaît au-dessus de ce qui semble être un autel fluorescent ? Cela fait partie du charme obsédant du film, indéniablement : cette froideur rigide dans l’exposition d’une trame parcellaire, qui rachète par son improbable étrangeté les errements (nombreux) de ses rouages scénaristiques.

Impossible en effet de passer l’éponge sur les trous béants qui handicapent dès le deuxième acte la narration : les circonstances menant à une séquence (la meilleure) de césarienne express sur Elizabeth Shaw sont par exemple très nébuleuses, tout comme les réactions des autres personnages à ce rebondissement capital. Le comportement de l’androïde David, qui paraît agir de son propre chef, mais sans que l’on devine quelles sont ses intentions réelles (rencontrer le créateur de ses créateurs ? Ou bien détruire ceux qui nient l’existence de son âme, ou en tout cas de sa personnalité propre ?) est également sujet à controverse, tout comme la présence à bord d’un Guy Pearce vieilli artificiellement – et assez mal.

L’incompétence et la stupidité générale de chaque protagoniste ajoute, on l’a dit, à ce sentiment d’incrédulité. Il y a un gouffre entre l’ambition thématique portée en étendard du film, et les dialogues et idées gaguesques qui parsèment chaque scène : voir ce Darwin award de la mort la plus stupide pour Charlize Theron (dont le perso se révèle totalement inutile), le retour expédié du géologue mutant (au centre d’une séquence marquante de « casque fondant »), l’annonce subite de la stérilité de Shaw ou encore les dialogues entre deux copilotes dont on se contrefout. C’est l’équilibre général du film, qui se rappelle à intervalles réguliers qu’il est censé fournir un quota de frissons faciles, de clichés « actionneux » et de débordements graphiques alors qu’il déroule un discours assez cérébral sur les raisons mêmes de notre existence, qui pose ainsi problème.

L’odyssée de Ridley

The World is yours, David.

En ce sens, l’appartenance même de Prometheus a une saga dont il entend étendre l’univers et les possibilités, devient une contrainte, comme si la production s’était imposée un cahier des charges contraignant (un androïde, une héroïne forte – elle court même après s’être relevée d’une opération mouvementée -, des spationautes attaqués par des parasites acides, un équipage voué à la destruction pure et simple… tout y est) avant de plaquer dessus une mythologie universelle et des répliques lourdes de sens (« Parfois, il faut détruire afin de mieux créer », ce genre de choses). Si elles constituent autant de jalons incontournables du cinéma d’horreur et de science-fiction, les différentes itérations de la saga sont pourtant, à la base, des séries B portées par des concepts simples et une trame directe.  Prometheus veut être à la fois un nouvel opus « classique », avec des rebondissements très bis qui rappellent parfois le sinistre Alien vs Predator, et quelque chose de plus, un 2001 du film d’angoisse spatiale, ce qui n’étonne guère quand on sait à quel point Scott admire la carrière de son compatriote (il n’y a qu’à voir les échos que l’on perçoit entre leur deux filmographies : entre Gladiator et Spartacus, Les Duellistes et Barry Lyndon, La chute du Faucon noir et Full metal jacket).

À voir les réactions et discussions enflammées qui fleurissent déjà sur Internet, il est clair que Prometheus, malgré son bâclage scénaristique (alors que le montage est pourtant d’une précision diabolique, ce qui laisse penser que de larges pans de l’histoire restent dans l’attente d’un futur et très probable director’s cut, contrairement à ce qu’affirme le réalisateur), ses personnages tête à claques, comporte assez de zones d’ombre – ou de concepts foireux, selon les points de vue – pour faire parler et même continuer à fasciner, même après une première vision à la fois grisante et décevante.


Note Born To Watch
Trois sur cinq
Prometheus
De Ridley Scott
2012 / USA / 119 minutes
Avec Noomi Rapace, Michael Fassbender, Charlize Theron
Sortie le 30 mai 2012

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