Qualité France : la rentrée des navets

Le quotidien Le Parisien l’affirmait durant les derniers jours des vacances, après une édition apparemment dantesque du festival du cinéma francophone d’Angoulême : après un premier semestre marqué par des bides à répétition, la fin d’année 2013 s’annonce fabuleuse pour le cinéma français ! Les sorties conjuguées des nouveaux films de Jean-Pierre Jeunet, Bertrand Tavernier, Dany Boon ou Dupontel, ainsi que celles d’œuvres attendues comme En solitaire, Au bonheur des ogres, Les garçons, Guillaume, à table ! ou la dernière Palme d’Or en date, La vie d’Adèle – chapitres 1 et 2, devraient permettre d’oublier un début d’année marqué essentiellement par, hem, le triomphe des Profs.

Qualité France : la rentrée des navetsDans l’absolu, on a envie d’y croire, sans pour autant se voiler la face : dans les prochaines semaines, les plus téméraires multiplexes et cinémas art et essai seront circonspects devant le nombre d’œuvres franco-françaises naviguant entre le consternant, le ridicule et le copieusement inutile, qui parviennent dans leurs mains. Des « qualités » qui ne sont on le rappelle pas exclusives au cinéma français, bien entendu. Mais de fait, la sélection de trailers qui suit est constituée de longs-métrages qui devraient selon toute évidence, voir uniquement la couleur d’une salle obscure en France, ou dans des festivals bien intentionnés. En gros, vous, nous, sommes les spectateurs privilégiés de ces futurs nanars, que cette rubrique se fait un devoir de descendre de manière préventive, avant qu’ils ne frappent. Un peu comme une mission de service public, en quelque sorte.

Séance fumette

On le sait peu, mais la diaphane et perchée Arielle Dombasle, en plus d’avoir une filmographie d’actrice longue comme le bras, a déjà été réalisatrice par deux fois pour le cinéma, avec Chassé-croisé (1982) et Les pyramides bleues (1988). Peu de gens s’en souviennent, et c’est normal : personne ou presque ne les a vus, et les films ne sont même pas notés sur IMDB. Son troisième essai, Opium, risque de moins passer inaperçu, pas forcément pour de bonnes raisons : la si naturelle compagne du Libérateur-de-la-Lybie s’est mise en tête pour ce film d’adapter en musique (sa graaande passion) 14 poèmes de Jean Cocteau, le temps de saynètes reprenant également le style cinématographique de l’artiste dont on fête le 50e anniversaire de la disparition. Dombasle s’attaquant à Cocteau : le résultat apparaît dans ce looong trailer aussi terrifiant que l’idée de départ. Mélangeant noir et blanc et couleur, interprétation somnambulique (le très irritant Grégoire Colin anone ses répliques en Cocteau dépressif) et BO arty, Opium prend aussi le pari de reproduire comme autant de « gimmicks » les effets graphiques surréalistes du réalisateur de La belle et la bête. Ça a au moins le mérite d’être étrange, et de mettre en scène un Philippe Katherine dans son élément, mais l’ennui terrible se dégageant des premières images nous ferait presque regretter ce chef d’œuvre d’exigence et de philosophie post-moderne qu’était Le jour et la nuit.

La punchline qui vend du rêve : « J’vous aime pas. J’vous aime pas du tout. »

Des boules et des zéros

Depardieu, c’est un paradoxe vivant. Alors que des tonnes d’encre ont été versées à propos de sa frénésie d’achat de nationalités et de ses amitiés problématiques, l’acteur continue à montrer sa bobine dans tout un cheptel de films français plus ou moins glorieux. Avec Les invincibles, on touche direct le gros lot : calibré comme une comédie sportivo-sentimentale option bonne conscience, le film de Frédéric Berthe (dangereux récidiviste du genre avec RTT, Nos 18 ans et Hollywoo) se raconte tout entier dans son épuisante – 3mn33 !! – bande-annonce, sommet de poujadisme néo-beauf, qui narre l’ascension du sympathique émigré Momo (Atmen Kélif, aka le comédien le moins drôle de sa génération), virtuose de la pétanque coaché par le volubile Jacky (Dipardiou). Comme dans tout bon film de sport, Momo va intégrer une équipe de rupins pour vivre de sa passion et remporter un prestigieux tournoi. Le portrait déjà bien condescendant du gentil Algérien, qui franchit les obstacles et combat le racisme grâce à son talent dans un sport bien franchouillard, n’étant pas suffisant, la dernière partie du film – pas de spoiler, c’est dans le trailer ! – renvoie Momo dans son pays d’origine, pour ce qui constitue quand même déjà le troisième « retour à mes sources algériennes » de l’année après Né quelque part et Paris à tout prix. En guise de bonus, on a droit à une blague (de mauvais goût vu l’actu du gaillard) de Depardieu qui demande un passeport algérien. Sacré Gégé, hein ? Hum…

La punchline qui vend du rêve : « J’m’appelle Mokhtar, mais tout le monde y m’appelle Momo »

La France, l’autre patrie du remake

Vous vous souvenez de Starbuck ? Oui, voilà, la comédie québécoise avec Patrick Huard (Bon cop bad cop) qui avait attiré 400 000 spectateurs en salles l’été dernier. Comédie « high concept » narrant les aventures d’un homme se retrouvant père de 533 enfants après des dons de sperme en série, le film de Ken Scott ne pouvait échapper au traitement dit du « remake US », déjà tourné avec Vince Vaughn sous le titre Delivery Man. Pas grave, direz-vous, puisque on a déjà vu l’original. Sauf que quelque part, en France, quelqu’un s’est dit que le public aurait bien envie de revoir la même histoire, toujours en français, dès l’année suivante. Ce même étrange petit homme (ou femme, ne soyons pas sexistes) s’est ensuite dit qu’il verrait bien José « aimez-moi encore » Garcia dans le rôle-titre. Et qu’il appellerait ça Fonzy. Oui, à ce stade, ça commence à faire beaucoup. Et nous voilà donc en 2013, prêts à accueillir la copie carbone (le trailer est composé des mêmes scènes et répliques que la bande-annonce de Starbuck !) en français mais-sans-l’accent-chelou-d’un-film-francophone, à peine quinze mois après sa sortie, avec des réactions sur le Net qui vont légitimement du « Mais pourquoi ? » à « Sa a lèr tro bien ». Prends-en de la graine, Hollywood !

La punchline qui vend du rêve : « Hééé… yo no soy Diego Costa » (Aïe aïe aïe)

Nous sommes les Garrel

Il y a des réalisateurs dont on se demande pourquoi ils sont célébrés, encore et encore, malgré l’empilage de films abscons dont ils se rendent coupables grâce à l’approbation concernée d’une poignée de critiques verbeux et conservateurs. On pourrait parler de Godard, dont le Adieu au langage s’apparente presque à un manifeste punk tant le « projet » sent à plein nez le foutage de gueule artistique, mais le cas Garrel n’est pas mal non plus. Réalisateur prolifique, auteur d’œuvres aussi immortelles que J’entends plus la guitare ou La naissance de l’amour, Philippe Garrel aime tourner avec sa tête-à-baffes de fils Louis (que certains journalistes n’hésitent pas à qualifier de « magnétique ». Mais si, mais si) et maintenant avec sa fille Esther – « révélée » dans le fameux film de la fille de Louis Malle, Jeunesse. Leur nouveau chef d’œuvre ? La Jalousie, un drame – forcément – fulgurant sur l’amour entre Face de Tombe © et Anna Mouglalis, qui nous étreint dès les premières répliques de la bande-annonce. Elle : « J’croyais qu’t’étais parti ! ». Lui : « Ben où tu voulais qu’j’aille ? ». Pour masquer le fait qu’il filme du rien avec préciosité et prolonge de manière énervante ce cliché du drame sentimental en cuisine bien de chez nous, Garrel sort la carte du noir et blanc, mais ça n’est pas assez pour nous faire oublier le regard vide de Louis la mèche, ou le jeu bien appuyé d’une Mouglalis semblant s’être trompée de film. Vivement le prochain.

La punchline qui vend du rêve : « Hey, et si un jour on est infidèles, tu veux qu’on se le dise ou pas ? »

Histoire de trentenaire (ou pas ?)

On commence à avoir l’habitude dans Qualité France des films comme Le monde doit m’arriver (?). Déjà, oui, sérieusement, le titre se termine par un point d’interrogation, comme si le réalisateur se demandait encore s’il avait choisi le bon après le tournage. Rassure-toi, Jonathan Taieb : ça ne rendra pas ton film plus intéressant. Parce qu’on en a beaucoup vu, déjà, des « sortes de » drames existentiels sur des trentenaires timidement dépressifs (ils ne boivent pas mais ils se posent des questions, tu vois) qui se confessent chez le psy et donc au public sur leur vie de Français sans histoire. Même son histoire d’amitié avec un gamin sans plus d’histoire, on en a vu une cette année avec Tu seras un homme. La différence, que dis-je l’originalité de Le monde doit m’arriver mais avec un point d’interrogation (parce que je suis pas sûr), c’est qu’il s’agit d’un film bien fauché, constellé de plans très moches en prise de son directe, qui ne s’épargne même pas le traditionnel moment de contemplation face à la mer. Alors, bien sûr, on pourra toujours arguer qu’un chef d’œuvre peut naître d’une production à petit budget (hello, Clerks). Encore faut-il avoir une histoire originale et des compétences nécessaires pour masquer le manque de sous. Compris, Jonathan ? (?)

La punchline qui vend du rêve : « J’crois qu’c’que j’ai mieux réussi dans ma vie c’est ma course de spermatozoïdes dans l’utérus de ma mère »

2Articles commentés

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  1. proulx Le 21 novembre 2014
    "Nous sommes les Garell" 1) La comparaison du filmde Godard avec un presque manifeste punk est terriblement juste. 2) Tout l'article est tordant et d'ailleurs tout aussi juste.
  2. Nico Author Le 21 novembre 2014
    Ça fait du bien de pas être le seul à penser tout ça. Au plaisir !

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