Quelques minutes après minuit : une émotion monstre

L’émotion que chacun peut expérimenter face à un même film varie, c’est logique, suivant sa propre expérience personnelle. La question du deuil au cinéma, malgré tout, est un ressort assez remuant, narrativement, pour faire fondre en larmes une grosse partie du public (exemple typique récent : Manchester by the sea). Le but du film de Juan Antonio Bayona, Quelques minutes après minuit, n’est pas – seulement – de nous amener à pleurer le sort de ses personnages et à partager leur peine. Et heureusement : en décrivant les étapes progressives d’une tragédie familiale classique par le biais du conte et de l’irruption d’un fantastique démesuré, ce troisième long-métrage du réalisateur espagnol prend une dimension universelle, quittant la sphère intime pour toucher à des notions plus profondes et immémorielles.

La nuit de tous les possibles

Quelques minutes après minuit : une émotion monstre

Beaucoup d’encre a coulé depuis les tonitruants débuts au cinéma de Bayona (c’était avec le triomphe de L’Orphelinat), sur sa parenté spirituelle avec Steven Spielberg. Les comparaisons n’ont cessé depuis, tout comme celles le rapprochant de son mentor et bienfaiteur Guillermo del Toro. Et il est de fait bien impossible d’approcher Quelques minutes après minuit sans se référer mentalement, à un moment ou un autre, au Bon Gros Géant du premier et au Labyrinthe de Pan du second. C’est que l’œuvre de Bayona, adaptée d’un roman de Patrick Ness, traite aussi d’une relation entre un enfant indépendant et plein d’imagination, et un géant ; le récit s’articule de même entre rêve et réalité, entre songes chargés de symboles et quotidien impitoyable dans lequel l’enfance n’a plus sa place. Cette double parenté, qui prend encore une autre dimension maintenant que Bayona a rejoint le giron des productions Spielberg (il réalisera bientôt Jurassic World 2), ne doit pourtant pas amoindrir le talent singulier du cinéaste, et la persistance bien réelle d’un univers et d’obsessions très personnelles.

« Bayona transcende par sa mise en scène le cœur d’un récit par ailleurs attendu, familier. » Ainsi, Quelques minutes après minuit parle tout comme ses précédents films d’une relation fusionnelle entre une mère et son fils. Les spectres et les catastrophes naturelles de The Impossible ont laissé la place à un obstacle bien plus invincible et pernicieux : la maladie. Celle-ci frappe depuis quelque temps maintenant la mère (Felicity Jones, méconnaissable et bien éloignée de Rogue One) du jeune adolescent Conor (Lewis McDougall, découvert dans Pan). Brimé dans son école, abandonné par un père parti refaire sa vie en Californie (Toby Kebbell), en bute à une grand-mère rigide (Sigourney Weaver), Conor traverse cette période de la vie tant bien que mal. Il dessine, beaucoup, et c’est après avoir trop dormi sur sa planche qu’il est réveillé en pleine nuit, par un bruit au fond du jardin. Au loin sur la colline dominant son petit village anglais, un vieil if prend vie. Pourvu de yeux rougeoyants, l’arbre vient l’enlever de sa chambre, et lui parle bientôt avec la voix caverneuse de Liam Neeson. Il veut lui raconter quatre histoires, et la dernière devra être contée par Conor lui-même. « Les histoires sont comme des créatures sauvages », lui assure-t-il. Le récit est bientôt rythmé par l’alternance entre ces fables fantastiques, où la morale n’est jamais celle que Conor espère, et les séquences approfondissant les relations entre le garçon et sa famille. L’irruption du surnaturel, des bienfaits de la fiction dans la vie de Conor peut-elle à terme améliorer sa vie et la santé de sa mère ? À quel moment l’espoir doit-il céder la place à la résignation ?

L’imaginaire au pouvoir

Quelques minutes après minuit : une émotion monstre

Pour Bayona, le côté inédit, d’un récit comme celui de Quelques minutes après minuit qu’il a co-adapté avec Patrick Ness lui-même, vient du fait que ce n’est pas le personnage féminin – pourtant mis plus en avant par rapport au roman – que nous suivons cette fois, mais l’enfant exclusivement. Puisant dans la richesse pratiquement psychanalytique du matériau de base, le cinéaste a soumis sa mise en scène à un exercice de subjectivité périlleux, dont il tire pourtant parti à chaque séquence, avec une aisance confondante. Avec l’aide de l’illustrateur d’origine du livre, il transpose par exemple à l’écran les fameux trois contes de l’arbre géant par le biais d’une animation artisanale, presque naïve, rappelant les récentes Histoires Extraordinaires adaptées d’Edgar Poe. Comme une note d’intention, le premier d’entre eux est introduit par une réquisition du conteur en appelant à notre imagination : « Que vois-tu ? ». Bayona, très intelligemment, a décidé de faire de Conor un dessinateur précoce, rendant encore plus fluide les transitions entre scènes live, surgissement des CGI dernier cri avec l’arbre, et séquences purement animées. Le tout fonctionne de manière organique, nous immergeant sans relâche dans la conscience (et l’inconscient, forcément) d’un ado soumis à une pression émotionnelle inconcevable, symbolisée par ce rêve récurrent d’effondrement de l’église voisine.

C’est en visualisant avec force, par la seule maîtrise de ses images et de sa mise en scène (Bayona est un conteur né, et cela se ressent à chaque minute), ce chamboulement émotionnel, ce mélange de rage, de remords et d’insondable tristesse qui étreint Conor, que le cinéaste transcende le cœur d’un récit par ailleurs attendu, familier. Outre la prestation à fleur de peau du jeune McDougall, les performances de Jones et Sigourney Weaver sont d’une justesse exemplaire – il est tellement facile de surjouer le pathos dans ces moments-là. Même elles ne peuvent masquer le caractère doucement manipulateur d’un dernier acte surexplicatif, où la tendance déjà observée de The Impossible de Bayona à forcer les manettes du lacrymal se fait encore prégnante. Mais là aussi, les apports du metteur en scène par rapport au roman s’avèrent judicieux : l’ultime scène prend la forme d’un passage de flambeau et suggère que le surnaturel, l’immanent, l’imaginaire, sont un élément précieux nous permettant d’appréhender avec les bonnes armes les épreuves que la vie nous envoie. Qui n’aurait pas envie de verser une petite larme devant cela ?


Note Born To Watch
Quatresurcinq
Quelques minutes après minuit (A Monster Calls)
De Juan Antonio Bayona
2016 / Espagne – USA – Canada – Angleterre / 108 minutes
Avec Lewis MacDougall, Sigourney Weaver, Felicity Jones
Sortie le 4 janvier 2017

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