Rencontre avec Louise Vesth (Département V)

Si elle n’est pas le nom le plus connu sur la scène internationale de Zentropa (c’est sa figure de proue, Lars Von Trier, qui conserve cet honneur), Louise Vesth est malgré tout l’une des productrices les plus influentes du Danemark aujourd’hui. Depuis son arrivée dans la société en 2001, Louise Vesth a accompagné la création de films comme Melancholia et Nymphomaniac, mené Royal Affair jusqu’aux Oscars, et transformé la saga de romans du Département V en cartons financiers pour le grand écran. Véritable chef d’orchestre de cette franchise au succès historique chez les Danois, la productrice était de passage en France lors du Festival du film policier de Beaune, pour présenter le troisième volet des Enquêtes, Délivrance. Nous avons profité de l’occasion pour retourner avec elle aux origines de cette série d’adaptations, évoquer la diversité du cinéma scandinave, et découvrir les coulisses du tournage de Délivrance, distribué en France par Wild Bunch à partir du 5 mai en e-Cinema.


Quel était le principal challenge à vous lancer dans cette adaptation d’une série de romans aussi populaires ? Le troisième épisode, en particulier, est sans doute le plus apprécié des lecteurs…

Rencontre avec Louise Vesth (Département V)
Il y avait beaucoup de défis à relever. L’idée de base, c’était que nous changions de réalisateur à chaque épisode. Mais comme vous le savez, les tournages de deux premiers épisodes se sont enchaînés très rapidement, nous tournions Profanation alors que Miséricorde. Cela paraissait donc normal que nous gardions Mikkel Norgaard comme réalisateur. Mais pour le troisième film, je savais que nous devions prendre du temps, car c’est un livre difficile à adapter. Comme vous le dites, c’est aussi un roman très populaire. C’était important pour moi que nous soyons ambitieux, que nous ne nous reposions pas sur notre succès. Nikolaj Arcel, notre scénariste, en était très conscient également. Il avait adapté les romans Millénium, et à l’époque, les producteurs avaient été surpris du succès du premier film, et avaient décidé d’adapter les suites pour la télévision. C’était bizarre, et la baisse de qualité sur les deuxième et troisième films était visible. Nous ne voulions donc pas faire la même erreur, et parallèlement, j’avais aussi envie que la saga aille vers d’autres ambiances. Mikkel a fait un très beau travail sur Miséricorde et Profanation : son style est très direct, précis, avec un choix de couleurs très organiques. Je voulais que Délivrance soit plus solaire, pour contrebalancer la cruauté du récit. Nous avons tourné au printemps, donc je savais que nous aurions plus la lumière du jour.

Comment votre choix s’est-il porté sur Hans Peter Molland ?

Je le connaissais depuis de nombreuses années, lui et son travail, notamment parce qu’il avait été l’un de mes enseignants à l’école de cinéma ! J’ai toujours aimé ses films, ils combinent un certain sens de l’absurde, ils sont drôles, et ont une vraie force visuelle. C’était donc un choix facile, mais il est très demandé, j’ai donc eu de la chance qu’il dise oui tout de suite.

Il s’agit de son premier film danois ? (ndlr : Hans Peter Molland est norvégien)

Oui ! Et c’était important aussi parce que Délivrance contient plus de scènes d’action. J’ai revu encore le film lors du festival, pour la centième fois peut-être, et la façon dont il maintient la tension, tout au long de l’histoire, continue de m’impressionner. Le fait que Hans soit un grand réalisateur de pubs nous a aussi aidé à obtenir le look que l’on cherchait, avec un budget serré. Celui-ci était le même que pour les précédents, un peu plus de 5 millions d’euros, mais nous avons vraiment été limites, cette fois. C’était une production intense.

Rencontre avec Louise Vesth (Département V)

Ce qui différencie le Département V des autres polars scandinaves, et danois en particulier, c’est son succès à l’international. Est-ce plus facile de les financer que d’autres films de ce genre ?

Peut-être, mais à vrai dire, le Danemark n’a pas une si grande tradition de films policiers. C’est plutôt la Suède, qui en produit des centaines, romans, séries…

C’est vrai que vu de France, le public a tendance à penser que les pays scandinaves se ressemblent dans leur production…

Oui, c’est vrai ! Mais le fait qu’on nous confonde s’explique par le fait que nous sommes de petits pays, avec des politiques similaires, et une criminalité assez basse. Vous comprenez alors pourquoi au Danemark, par exemple, nous sommes plus portés sur les drames familiaux. La Norvège produit elle beaucoup de films fantastiques, des grands films d’aventure…

Et des films de vikings !

Oui, voilà, des Vikings ! La Suède a un passé qui l’amène à avoir une tradition de récits d’espionnage, et la criminalité là-bas est aussi un peu plus dure. En comparaison, le Danemark c’est le petit pays tranquille qui adore ce que j’appelle les « drames en chambre », à propos de femmes qui perdent leur mari, qui divorcent, qui haïssent leur copine… C’est ce que nous faisons, et nous sommes plutôt bons. Nous avons une industrie essentiellement basée sur des drames.

Et quelques comédies aussi, je crois.

Oui, mais c’est assez nouveau. J’ai produit la comédie Klovn, adaptée d’une série très populaire au Danemark, et qui est aussi réalisée par Mikkel. C’est un film hilarant, très embarrassant aussi (rires). Le Département V vient en tout cas d’une idée que nous avons eu à Zentropa : et si nous prenions un genre, et qu’on combinait ses ingrédients avec ceux d’un drame ? J’ai découvert un univers très fort avec les romans, et je savais que nous pouvions en faire des films percutants, au lieu d’une série télé comme il en était question au départ. C’est quelque chose que nous n’avions encore jamais fait. La popularité des romans, notamment en Allemagne, nous a aidé à trouver des financements, car il s’agit malgré tout de gros budgets pour des films danois. Le marché international est très compétitif, surtout quand on veut se comparer aux films américains. Je trouve pour cela l’idée de Wild Bunch intéressante : le fait de sortir Miséricorde en digital, puis Profanation au cinéma. Chaque film est traité comme une sortie de prestige, et nous avons vraiment apprécié cela. C’est un combat, il faut convaincre le public que les films sortant directement en vidéo valent le détour. C’est important, car si nous misons tout sur les sorties en salles, nous perdrons.  Nous devons créer de nouveaux « moules » pour des films comme le Département V.

Rencontre avec Louise Vesth (Département V)

Sans même les comparer à des films américains, on peut dire que les Enquêtes du Département V sont une réussite. Ce sont des succès historiques au Danemark…

Oui, tout à fait, ce sont des succès monstre.

De notre point de vue, les films fonctionnent aussi comme des cartes postales pour les paysages danois. Des cartes postales assez sombres, mais… Les décors de Délivrance, en particulier, sont très marquants. La cabane de pêche où se termine le film : où avez-vous trouvé cet endroit ?

Ah, c’est une histoire rocambolesque. Une grande partie du film a été tournée en Allemagne, figurez-vous, dans le nord du pays. Ce sont des endroits très similaires, même les Danois se méprennent, sauf s’ils repèrent les bornes kilométriques… Mais l’Allemagne a très peu de côtes. Nous voulions trouver une plage où construire cette cabane, qui est un peu différente que celle décrite dans le film. Nous avons beaucoup cherché, et nous avons repéré avec Hans une plage en Allemagne qui semblait infinie, qui changeait totalement de visage à marée haute et basse. Nous avons eu beaucoup de problèmes avec les permissions de tournage : il y avait des vers de sable à protéger, des espèces d’oiseaux. Au moment de tourner, nous avons perdu ce décor, et nous avons dû aller au Danemark, sur l’île de Rømø. Nous avons eu la permission, au dernier moment, de construire la cabane de pêche, dans l’eau, et la passerelle qui y mène. Nous avons rajouté les éoliennes en CGI. J’étais effrayée à l’idée que la marée l’emporte, mais en fait, il y avait très peu de moments où l’eau était là ! Et quand elle arrivait, c’était trop haut… Donc, bon, pour les intérieurs, nous avions un décor à Copenhague, mais nous avons dû utiliser la piscine de nos studios à Zentropa ! Et c’était un cauchemar aussi, parce qu’il fallait rajouter du sable, faire ressembler l’eau de piscine à de l’eau de mer… Mais au final, je pense que ça fonctionne bien.

Effectivement ! Pour finir, vous avez mentionné plus tôt l’adaptation prochaine du quatrième épisode, Dossier 64, toujours écrit par Nikolaj Arcel. Quand pensez-vous que le film sortira ?

Le script n’est pas encore prêt, même si Nikolaj a une idée générale de la structure et a commencé l’écriture. Pour l’instant, il réalise La Tour Sombre (ndlr : l’adaptation de la saga littéraire de Stephen King, avec Matthew McConaughey) donc j’espère que nous pourrons finaliser le scénario en fin d’année, et tourner Dossier 64 en 2017. Nous avons les droits pour les quatre premiers romans, mais je pense que nous arrêterons après celui-ci. Jussi, l’auteur, veut trouver un moyen d’adapter les suivants en série télé, et ça ne m’intéresse pas de faire de la télévision.

Remerciements à Wild Bunch pour la rencontre

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