Rencontre avec Thierry Poiraud (Alone – Don’t Grow up)

Réalisateur français né à Nantes, Thierry Poiraud est arrivé comme un météorite dans le monde du cinéma, en signant avec 2004 avec son frère Didier la comédie SF à gros budget Atomik Circus, le retour de James Bataille. Un gros budget qui mettait en vedette Benoît Poelvoorde et Vanessa Paradis, dans un monde à la fois inspiré des comics et des films de science-fiction américains des années 50 et dans la littérature la plus pulp. Un OVNI complet, qui eut l’effet paradoxal de tenir le cinéaste éloigné des plateaux pendant une décennie. Après des retrouvailles avec Vanessa Paradis, le temps d’un documentaire sur la chanteuse, Thierry Poiraud est revenu au genre d’abord en 2014, avec un Goal of the Dead réalisé lui aussi à quatre mains (avec Benjamin Rocher, futur réalisateur d’Antigang), puis cette année avec Alone, aussi titré Don’t Grow Up. Une série B tournée aux Canaries avec un casting d’adolescents, et récompensé du prix du Public au PIFFF 2015. A l’occasion de la sortie du film en VOD et en vidéo, nous avons découvert le film en présence de son réalisateur, et de l’un des producteurs, Jérôme Vidal, derrière des projets aussi variés et ambitieux que Blancanieves ou Evolution. Compte-rendu, avec quelques spoilers !

Tourner en anglais, avec une équipe internationale, est-ce le passage obligé pour réussir un film d’horreur français aujourd’hui ?

Thierry Poiraud : Pour nous, c’est d’abord une idée de production et une idée de scénariste. Cette histoire est une fable, qui se déroule dans un espace imaginaire qui se rapproche à peu près de la vision que l’on pourrait se faire d’une île anglaise. Je ne voulais pas aller à l’île de Sein, en Corse ou dans les Dom-Tom. D’autant que la langue anglaise aide vraiment à faire passer les émotions ressenties.

Où avez-vous tourné ?

TP : Les plans aériens ont été tournés en Finlande et la plupart des scènes aux Canaries. À l’origine, le film se déroulait au Canada, sous la neige. La rudesse des intempéries participait à l’histoire. Après la production a décidé de tourner finalement aux Canaries ! Passé le choc de se retrouver dans une atmosphère qui n’avait rien à voir avec mon histoire d’origine, j’ai essayé de retrouver des éléments du Canada. Après, nous avons vraiment épuré le décor pour nous servir de paysages comme la forêt, le désert et réécrire l’histoire. Nous avons trouvé un building vide, vestige abandonné de la bétonisation de la Costa Brava dans les années 70, un village de pêcheurs vraiment authentique, et nous nous sommes appuyés sur ces éléments pour la réécriture. Au final, nous voulions mettre en scène un endroit qui ne ressemble ni à l’Espagne, ni à l’Angleterre, ni vraiment au Canada.

Jérôme Vidal : C’est vrai que le décor ne ressemblait pas à ce qu’on attendait, mais nous avions l’avantage aux Canaries d’avoir à 35 minutes de route tous les éléments dont nous disposions : le désert, la plage, etc. Nous avons travaillé de nouveau avec une société catalane qui s’appelle Arcadia, avec qui nous avions déjà réalisé Blancanieves, par exemple. Ils sont capables de travailler à la fois sur du cinéma commercial et du cinéma d’auteur avec la même implication.

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Comment avez-vous réuni cette troupe de comédiens très jeunes ?

TP : Nous avons avant tout essayé de former un groupe. J’ai vraiment voulu les rencontrer avant, à Londres, nous avons choisi des adolescents expérimentés, d’autres non. La moyenne d’âge oscille entre 14 et 21 ans, et les nationalités vont de l’Espagne (Fergus Riordan), à l’Angleterre et au Pays de Galles. Les petites interviews que nous voyons au début du film ressemblent à la manière dont nous les avons choisi et nous avons réorienté le scénario en fonction de leurs personnalités. C’était dur, d’ailleurs, parce que tout au long du tournage, ils s’entendaient super bien. Mais comme le casting se réduit au fur et à mesure, nous avons dû également les séparer.

JV : Thierry voulait détruire ce groupe très soudé, de la même manière qu’il se détruit dans le film.

Pourquoi avoir changé le titre ?

TP : Le titre Alone était beaucoup simple à comprendre et à vendre, pour être honnête. Mais nous avons tenu à garder Don’t grow up entre parenthèses pour ceux qui connaissaient déjà le film.

Après Goal of the dead, vous faites un nouveau film sur les zombies. Y aura-t-il un troisième film de zombies ?

TP : Non, pas forcément. D’ailleurs, il ne s’agit pas là du sujet du film. C’est d’ailleurs pour cela qu’on voit très peu les zombies. C’est la parabole, ce qui m’intéresse, le passage de l’adolescence à l’âge adulte et la violence des adultes. Je ne pense pas qu’Alone réinvente le thème du film de zombies, à part sur ce point. J’ai mon idée de quand on devient adulte et comment. Mais c’est un sujet très ouvert, il y a plusieurs courants.

Comment interprétez-vous votre fin ?

TP : C’est une fin libre. Nous avons beaucoup réfléchi là-dessus, nous avons essayé différentes combinaisons avec les acteurs, jusqu’au dernier moment.

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Comment aborde-t-on une scène où l’on doit filmer une mère tuant sa fillette ?

TP : Au moment de l’écriture, nous ne voulions pas trop insister sur l’aspect gore du thème. Nous cherchions donc une scène symbolique qui représenterait ce qui se passe sur l’île pour exposer clairement les faits sans y revenir derrière. La petite actrice ne comprenait pas la portée de l’action, mais elle savait que c’était une histoire de monstre. Je jouais avec elle, je lui racontais une histoire, voilà toute la magie du cinéma ! Pour l’actrice qui jouait la mère et Fergus Riordan, qui jouait Bastien qui assiste à la scène impuissant, c’était une scène très forte et difficile à jouer. Mais pour la fillette, nous l’avons surtout amusé. Tout au long de la scène, elle joue, elle s’éclate et ne se rend pas compte de ce qui se passe.

Comment envisagez-vous l’exploitation du film, qui sort d’abord en VOD avant d’être distribué en vidéo ?

JV : Je ne vous cache pas qu’on fait des films avant tout pour que des gens puissent le découvrir dans une salle de cinéma. Oui, c’est vrai, nous sommes déçus que le film ne sorte pas au cinéma. Il y a aussi la pression des exploitants qui considèrent, injustement, que ce type de film ne rencontrera pas son public. Les premiers retours que nous avons eus, c’est qu’Alone n’était d’une part pas assez gore et qu’il y avait trop de romance. Pourtant, je considère que le mélange des genres est possible, et même souhaitable. Mais au final, le film en DVD devrait exister davantage que s’il était sorti dans le circuit traditionnel. Nous espérons que la sortie du film en VOD et en DVD suscitera une véritable envie, et que les exploitants qui auront un vrai coup de cœur pour le film sauront, pour faire plaisir à un public fidèle et demandeur, organiser des projections spéciales dans leurs salles.

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