C’est désormais à un rythme presque métronomique que le cinéma russe de divertissement s’infiltre dans nos rayons d’inédits vidéo, avec des résultats de plus en plus intrigants, à défaut d’être toujours pleinement convaincants. Après les récents Attraction, The Bride, Viking et Icebreaker (visible sur les chaînes Canal+), voici que débarque Salyut-7. Sélectionné aux dernières Utopiales de Nantes, d’où il est reparti avec le prix du public, ce film de Klim Shipenko nous envoie droit dans les étoiles, pour un voyage à rebondissements et en apesanteur au sein d’une station spatiale en perdition autour de la Terre, inspiré d’événements réels. Soit le parfait mélange, à la russe, entre Gravity et Apollo 13.

« Baïkonour, on a un problème… »

Dès les premières minutes, cette grosse production qui se targue de contenir 40 minutes de métrage en gravité zéro (dont 20 auraient été tournées… dans l’espace !) met un point d’honneur à nous en mettre plein la vue. Nous sommes au milieu des années 80, et l’équipage de la station spatiale soviétique Salyut-7 s’affaire à des réparations extra-véhiculaires, dans un calme galactique qui ne peut qu’évoquer les sensations récentes éprouvées devant Gravity. Ici aussi, les cosmonautes (et non des astronautes – ça ce sont les Américains) sont des professionnels plein de sang-froid qui ne peuvent s’empêcher de taper la discute tout en flottant dans l’espace infini – en se demandant à quoi ressemblerait le sexe en apesanteur, ce genre de choses… Un incident imprévu (un gant qui se fissure) entraîne tout d’un coup une montée de tension qui précipite la mise en retrait de notre héros, le camarade Vladimir Dzhanibekov, revenu un peu déboussolé sur la terre ferme – la preuve, il a même oublié les principes de la gravité. Mais, comme dans un bon vieux Space Cowboys, le destin va lui imposer une nouvelle mission : la station est tombée en panne générale, et tourne maintenant en orbite tous feux éteints. Pour l’État-major, il est vital que l’ennemi yankee ne mette pas la main sur Salyut-7, et Vladimir, accompagné d’un ingénieur plus jeune et respectueux du règlement que lui, doit s’envoler à nouveau pour le réparer, coûte que coûte…

[quote_left] »Comme dans Apollo 13, le film consiste à empiler une série de défaillances à résoudre de manière improvisée. »[/quote_left]Mélanger le côté authentique d’un feuilleton qui a captivé la nation soviétique aux frissons d’un spectacle gorgé d’effets spéciaux renversants, c’est le pari en partie remporté par Salyut-7, qui force indéniablement le respect visuellement dès qu’il quitte le plancher des vaches. L’histoire racontée ici est peu connue de ce côté de l’Europe, et les circonstances comme les conséquences de la mission de Vladimir et Viktor conservent de fait leur potentiel de mystère et de suspense. Shipenko relate avec clarté les coulisses politiques d’un sauvetage qui impliquait à la fois pour les Soviétiques de sauver publiquement la face, une fois confrontés à cette panne générale, et de préserver leurs secrets technologiques : rappelons-nous qu’à cette époque, le concept de station spatiale internationale n’était qu’un doux rêve… D’aucuns pourront trouver l’ensemble des scènes de discussions entre généraux intransigeants, toujours prêts à appuyer sur le bouton « auto-destruction » au mépris de la vie de leurs cosmonautes, et ingénieurs paniqués rivés aux écrans de leur centre de contrôle, redondantes et ronflantes. Elles servent pourtant de contrepoint inévitable aux séquences spatiales proprement dites, et nous confortent dans cette impression de découvrir un récit miroir des grands films américains du même genre, avec quelques spécificités propres aux personnages russes : machisme tranquille, fatalisme jovial, patriotisme un peu las, surtout dans le cas de Vladimir, dépeint ici comme un type expérimenté qui se moque bien de la hiérarchie, trinque à la vodka dans sa fusée et se verrait bien finir sa vie seul dans le cosmos.

Les réparateurs de l’impossible

Salyut-7 fait reposer une grande partie de sa dynamique narrative sur l’opposition entre le pro de l’espace, fonctionnant à l’instinct (notamment lors d’une scène d’arrimage à haut risque qui marque autant les esprits par son symbolisme phallique que par son montage stressant), et le jeune matheux un peu terne, qui connaît lui chaque boulon et panneau de contrôle de l’appareil à réparer. Comme dans Apollo 13, le film consiste à empiler une série de défaillances à résoudre de manière improvisée, ce qui donne parfois lieu, sans crier gare, à des instants stupéfiants de poésie, comme ce dégivrage qui débouche sur une pluie de gouttes immobiles, qu’il faut récupérer une à une, ou cette boule de feu qui se propage dans la station vue par le hublot depuis l’extérieur. Le film de Ron Howard revient aussi à l’esprit à travers l’importance donnée aux épouses des protagonistes, dans des séquences surchargées de pathos qui apparaissent comme des passages obligés. Moins nécessaires, peut-être, ces extraits de journaux télévisés où la télé américaine est montrée comme une Cassandre transformant sans finesse le moindre incident en prédiction apocalyptique.

Ces clichés et le patriotisme sous-jacent à l’affaire (le film n’a pas projeté au Kremlin, en présence de Poutine et de ces véritables réparateurs de l’impossible désormais retraités, pour rien), apparaissent comme un prix à payer, un polissage inévitable, pour profiter pleinement de la réalisation inspirée de Shipenko. D’un plan large montrant une fusée percer comme un volcan une masse nuageuse, à une séquence, subjective cette fois, où Vladimir s’accroche comme un damné aux panneaux de la station, en passant par le ballet orbital entre la fusée et Salyut-7, le film est au point de vue technique une véritable perle qui montre, comme Attraction, qu’à ce niveau la Russie n’a maintenant plus rien à envier au lointain voisin hollywoodien.