Sausage Party : gang-bang alimentaire

Ce n’était qu’une question de temps. Depuis que l’écurie de Seth Rogen et Evan Goldberg règne sur le genre de la comédie « stoner régressive », formée comme une excroissance dans la foulée des succès du parrain Judd Apatow, on se doutait que l’animation, format propice à tous les délires, même et surtout les plus enfumés, finirait par les attirer. C’est que l’idée de base de Sausage Party, qui a germé dans l’esprit sûrement opiacé de Rogen, remonte à l’époque de Supergrave. Quoi de mieux, a pensé le duo responsable de C’est la fin ou L’interview qui tue, après des films d’animation nous racontant la vie secrète des animaux, des jouets, des super-héros, des robots ou des monstres imaginaires, que de montrer la vie secrète… des aliments ?

Le monde, celui du supermarché séparé en rayons délimités, est tout trouvé. L’angle de l’histoire (et si ces aliments bien vivants, qu’il s’agisse d’un petit pain ou d’une brique de lait, étaient inconscients du destin qui les attend ?) aussi fou que fertile pour l’imagination. Ce qui était plus inattendu – ou attendu si l’on connaît le CV des olibrius aux commandes -, c’est la patine rageusement incorrecte appliquée à ce pitch farfelu mais pas si bête dans l’esprit. Qui pouvait imaginer voir en 2016 un dessin animé pas si éloigné dans sa forme – en apparence – d’une production Dreamworks, causer d’obsessions sexuelles, de guerre de religion, d’endoctrinement fanatique et de malbouffe maladive ? Personne, et surtout pas les associations d’allumés comme La Manif pour tous, qui ont semblé découvrir avec la sortie mouvementée de Sausage Party en salles, qu’il existait des films d’animation non destinés aux enfants !

Les saucisses sont de sortie

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Si vous choisissez de découvrir Sausage Party en VO (et vous DEVEZ choisir de le faire), vous ne serez pas surpris de reconnaître d’un personnage à l’autre les habitués de la bande à Rogen. L’acteur, co-scénariste et producteur s’est bien attribué le rôle principal de Frank, la saucisse, mais Jonah Hill, Danny McBride, Salma Hayek, Paul Rudd, Kristen Wiig, Bill Hader, Nick Kroll, et l’inévitable James Franco (dont le rôle ne surprendra personne !) figurent aussi au générique. Tous sont rassemblés dans les étals d’un supermarché dont Frank et les siens rêvent de s’échapper. Après un prégénérique chanté joyeusement cynique, on découvre le quotidien plutôt répétitif de ces bouts de viande et de leurs voisines de rayon, les petits pains (les premiers rêvant de fourrer les deuxièmes, bien entendu), qui s’imaginent que les humains vont les emmener vers un monde meilleur…

« Rogen et Goldberg se permettent tout. Et ils en rajoutent même une couche à l’occasion. » Le décalage entre la naïveté des aliments, qui vouent un culte aveugle à cet au-delà dont personne ne revient (et pour cause), et la cruauté des humains, qui massacrent sans le savoir des personnages de cartoons comme dans une version cauchemardesque de Roger Rabbit, fournit un réservoir inépuisable de gags incorrects à Sausage Party. Langage fleuri, explosions de violence absurdes (ici on pleure les pots de confiture tombés au combat et on brûle vif les petites carottes – « ils tuent même les enfants !! »), apartés ironiques sur les migrants mexicains, la guerre entre Israël/Palestine ou le génocide indien : Rogen et Goldberg, qui ont confié les clés de leur univers azimuté à une paire de réalisateurs plutôt sages (Monstres contre Aliens et Madagascar 3, ce genre), se permettent tout. Et ils en rajoutent même une couche à l’occasion, en choisissant par exemple de faire d’une poire de lavement forcément lubrique un méchant sous stéroïdes. Cet humour kamikaze, pas si éloigné de celui d’un South Park, va de pair avec une direction artistique qui fait s’entrechoquer designs de personnages volontairement disgracieux et décors carrément anxiogènes. Avec son scénario malade et puéril, qui détourne systématiquement les clichés de l’animation familiale pour les transposer dans un contexte graveleux (un beau piège à gogos pour coincés de la morale, dans lequel tombent à pieds joints des assos comme celle déjà nommée), Sausage Party amuse autant qu’il consterne.

Bien sûr, c’est une œuvre de sales gosses, qui ne s’excusent même pas du niveau scolaire de leurs potacheries, et se gondolent à l’avance des réactions outrées qu’ils peuvent créer avec un détournement pareil. Et le film pourrait rester anecdotique au possible, s’il ne débrayait pas aussi spectaculairement dans ses dix dernières minutes (SPOILER alert !), introduisant une partouze pansexuelle invraisemblable et un gimmick méta aussi gratuit que futé. On avait pas vu pareil délire animé s’étaler en écran large depuis Team America, autre création classée R fièrement incorrecte.


Note Born To Watch
Troissurcinq
Sausage Party
De Conrad Vernon et Greg Tiernan
2016 / USA / 89 minutes
Avec les voix de Seth Rogen, Kristen Wiig, James Franco
Sortie le 30 novembre 2016

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