La séance de rattrapage : The Lobster

Le nom de Yorgos Lanthimos, avant The Lobster, n’était sans doute connu que d’un cercle avisé de cinéphiles adeptes d’univers décalés, dans la veine de Roy Andersson, mais avec encore moins d’empathie pour ses personnages. Canine et Alps, aussi remarqués soient-ils (Canine en particulier avait été primé à Cannes dans la sélection un Certain Regard), n’auront rien à voir en terme de « révélation » avec The Lobster, présenté en 2015 en compétition officielle sur la Croisette, et reparti avec le prix du jury. Le réalisateur grec dirige dans cette fable dystopique un parterre de stars à contre-emploi, de Colin Farrell à Olivia Colman (Broadchurch), pantins désemparés d’une société où la solitude est un délit, et le célibat une forme de condamnation à mort. La sortie du film en vidéo, notamment dans une très belle édition digipack, nous donne l’occasion de chroniquer ce film unique en son genre !

La bande-annonce

Côté film : éloge de la solitude

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Imaginer un futur où nos règles de vie en société auraient changé est un exercice que les scénaristes adorent. Et si nous vivions dans un monde où la littérature serait prohibée ? Où personne, à part quelques élus, n’aurait le droit de vivre après 35 ans ? Où les émotions en public seraient interdites ? La liste pourrait s’allonger encore et encore, car la science-fiction est, dans ce type de récit, un genre qui peut s’accommoder de toutes les approches possibles. Dans la catégorie « anti-spectaculaire », The Lobster fait figure de candidat incontournable. Il est difficile de percevoir s’il se déroule dans un monde éloigné du nôtre, ou si Lanthimos s’amuse juste à pousser jusqu’au bout de sa logique les tendances de notre époque. Aucun décorum n’est nécessaire : le génie visuel du film, surtout dans sa première – et meilleure – partie, tient en premier lieu dans son choix de décors (le comté de Kerry, en Islande), la sécheresse de son cadre, et la rigidité absolue de son concept, complètement fou, mais traité avec un sérieux de croque-mort.

Dans The Lobster, il est interdit de ne pas aimer. Ou plutôt, il est interdit d’être seul. Plutôt qu’un permis de séjour, c’est surtout un certificat de mariage qu’il vous faut porter sur vous à tout moment, sous peine d’être envoyé, comme David (Colin McFarrell, merveilleusement mal à l’aise), dans une résidence d’un genre particulier. Chaque célibataire y a 45 jours pour trouver un partenaire, sans quoi il se voit transformé en animal de son choix. David a déjà fait son choix, au cas où : il sera un homard (ils vivent beaucoup plus longtemps que les chiens. Par contre on peut les choper facilement et les bouillir vivants). En attendant, il doit trouver son âme sœur, ou plutôt se sauver lui-même d’un célibat qu’il aimerait prolonger, en simulant une histoire d’amour. Confronté à son mensonge, il va rejoindre une tribu de rebelles, qui ont justement fait de la solitude un bien précieux, à défendre à tout prix…

« Dans la catégorie « anti-spectaculaire », The Lobster fait figure de candidat incontournable. »

Le monde de The Lobster ne bénéficie d’aucune explication rationnelle, aucun flash-back rassurant. Le spectateur est plongé tête baissée, avec un vague sourire d’incrédulité, dans ce microcosme familier, mais absurde (dans le sens pythonesque), où la collectivité a décidé de réglementer la tentation du repli sur soi. Lanthimos, pas le plus philanthrope des cinéastes, s’amuse d’ailleurs bien à montrer que cette société s’immisce dans les plus intimes des sentiments de chacun de ses membres – voir cette confession publique forcée après une masturbation interdite. Il isole volontairement chacun de ces pantins désœuvrés dans le cadre (Colin Farrell, entre autres, est toujours montré en situation d’impuissance : il n’est pas écouté, on le domine, on lui refuse même sa liberté de parole) et observe leurs manœuvres désespérées de sortir du gouffre affectif qui les torture, avec la tendresse d’un gamin psychopathe qui ferait frire des insectes au soleil.

Pourtant, malgré cette propension revendiquée à l’humour noir, au cynisme desséché à force d’être généralisé à tous les niveaux, The Lobster fait parfois rire, fascine en même temps qu’il donne à réfléchir. Il nous rappelle que lorsqu’il s’agit de s’ouvrir à l’autre, de se livrer entièrement et d’oublier son propre intérêt (symbolisé par le choix individualisé de se réincarner en l’animal qu’on préfère), le jeu amoureux que nous pratiquons tous est souvent un jeu de dupes. Notre époque actuelle ne nous a jamais donné autant d’outils pour être proches les uns et les autres, et pourtant notre nature reprend toujours le dessus : l’homme est un animal solitaire, qui au pire peut s’attacher à une tribu (comme ces « Solitaires » emmenés par une Léa Seydoux idéalement détestable), mais veut toujours suivre son instinct. Quitte à finir esclave de ses émotions.


Note Born To Watch
Quatresurcinq

The Lobster
De Yorgos Lanthimos
2015 / France – Grèce – UK – USA – Irlande – Pays-Bas / 118 minutes
Avec Colin Farrell, Racheil Weisz, Léa Seydoux
Sortie en Blu-ray et DVD le 8 avril 2016 (Blaq Out)


Côté suppléments : le surréalisme se poursuit

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Le coffret DVD et Blu-ray de The Lobster se présente sous la forme d’un volet intérieur très léché et d’une élégante jaquette blanchâtre, qui reproduit l’affiche bizarre par excellence du film montrant Colin Farell serrant une femme transparente dans ses bras, symbolisant l’incapacité de son personnage à trouver l’âme sœur.

Courts, mais fidèles à l’esprit du film, les bonus  sont toutefois intéressants. Outre la bande-annonce du film et celle d’Aps, le précédent film de Yorgos Lanthimos, complètement loufoque également (et toujours aussi triste), des interviews constituent le morceau de choix de l’interactivité, et valent le détour. Yorgos Lanthimos revient notamment sur la genèse de son projet, son premier en langue anglaise et avec un casting international, et sa récompense par le prix du jury à Cannes.

Son épouse, Ariane Labed, qui incarne la femme de chambre dans The Lobster, est également présente à travers une interview surprenante. Elle raconte comment son réalisateur de mari dirige ses acteurs de manière presque robotique pour mettre les personnages au service du récit : « Dans le scénario, il y a marqué : la femme de chambre s’assoit sur lui… et c’est tout. » Ancienne danseuse, elle essaie d’insuffler des instants dansés dans ses films et revient sur le rapport au corps de l’histoire. Last but not least, Necktie, c’est le moins qu’on puisse dire, étonne par son générique  ultra-rapide et sa promptitude désarmante. Ce court-métrage (2 minutes seulement) reste semble-t-il dans l’univers de The Lobster mais surtout conserve son esprit absurde et insaisissable.


Contenu additionnel de The Lobster
Trois sur cinq Entretien avec Yorgos Lanthimos
Entretien avec Ariane Labed (9 minutesà
 Necktie (court-métrage de 2 minutes)
 Making-of (5 minutes)
 Bande-annonce (2 minutes)
 Bande-annonce de Alps (2 minutes)


The Lobster sur Amazon

Crédits photos : Copyright Sony Pictures Home Entertainment

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