De toutes les stars qui ont explosé grâce au succès de Game of Thrones, Nikolaj Coster-Waldau est sûrement celui qui poursuit actuellement la carrière la plus passionnante. L’acteur danois s’est jusqu’ici montré aussi convaincant et charismatique dans son pays natal (dans Headhunters ou A Second chance, notamment) qu’à Hollywood, où d’intéressants projets commencent enfin à se monter sur son nom. L’année dernière, c’est sur Netflix que sortait Small Crimes, où l’éternel Jaime Lannister jouait un ex-détenu. Ce mois-ci, Coster-Waldau joue dans Shot Caller… un ex-détenu, toutefois bien plus intimidant avec sa moustache à la Hulk Hogan, sa chemise à carreau digne des gangsters de LA, et sa montagne de tatouages, dont un embarrassant « White Pride » sur la largeur du dos. Le nouveau film de Ric Roman Waugh (spécialiste des « films de taule » puisqu’on lui doit aussi Infiltré et le méconnu Félon) nous apprend toutefois à ne pas nous fier aux apparences : « Money », comme on le surnomme dans le mitard, n’a pas toujours été un exécuteur de basses œuvres sans remords…

La victime et le guerrier

S’il s’ouvre sur la sortie de prison (et une pendaison « qui n’est sûrement pas un suicide ») après dix ans passés à l’ombre, de Jacob, Shot Caller va pourtant nous faire passer du temps derrière les barreaux. Le scénario se construit en effet au fur et à mesure autour de deux temporalités différentes : d’un côté, les premiers jours de Jacob en homme libre, alors qu’il retrouve de vieilles connaissances et prépare à l’abri des regards et surtout du policier chargé de le superviser (Omari Hardwick, vu dans Kick Ass), un gros deal d’armes russes ; de l’autre, celle des circonstances qui l’ont amené en taule. Jacob, comme nous le révèlent des flash-backs de plus en plus chargés de fatalisme et de désespoir, était un homme d’affaires à succès, avec une jolie famille et des amis fidèles. Tout change à cause d’un accident mortel, et Jacob est lâché dans une prison de haute sécurité, véritable agneau au milieu d’une meute de charognards. Alors pour survivre et suivre les conseils – mal avisés – de son avocat, le golden boy fait parler ses poings et intègre un gang de suprématistes blancs…

[quote_left] »Un script solide, qui sait ménager un réel suspense autour des intentions de Jacob jusqu’à la dernière bobine. »[/quote_left]

Shot Caller, bien qu’il s’apparente à bien des égards à un film de genre lambda, rempli de situations familières (le deal qui tourne mal, l’infiltré malgré lui, la famille à protéger, etc.), révèle tout au long de ses deux heures une qualité d’écriture digne de grandes séries télé – on pense inévitablement à Breaking Bad (surtout parce que le film a été en partie tourné à Albuquerque) et à Oz dont l’un des personnages principaux, Tobias Beecher, suivait la même trajectoire que Jacob. À travers le destin de son personnage principal, Roman Waugh travaille à stigmatiser la dimension aliénante du système carcéral américain, qui peut transformer n’importe quel citoyen en bête sauvage. « Un endroit comme celui-là nous pousse à devenir des guerriers et des victimes. Il n’y a rien entre les deux », révèle ainsi le chef de gang qui prend Jacob sous son aile après son premier coup d’éclat. Ce que le film tait, ce sont justement les années de taule qui ont contribué à forger la nouvelle identité de « Money ». Un seul raccord, puissant, permet de mesurer physiquement le chemin parcouru d’un bout à l’autre de sa peine par cette victime des circonstances, du citadin maigrelet au regard fuyant au taiseux musculeux, qui commente ses tatouages en lâchant un glacial « ils ont tous dû être mérités ».

Les chaînes de Jacob

Shot Caller n’est pourtant pas un brûlot social à la Tom Fontana : il se contente de capitaliser sur la fascination brute que provoque ce protagoniste littéralement scindé en deux par la narration, et sur la solidité d’un script qui sait ménager un réel suspense autour de ses intentions jusqu’à la dernière bobine. Pourquoi Jacob ne veut-il pas profiter de sa libération pour refaire sa vie ? Pourquoi risque-t-il tout alors que le plus dur est derrière lui ? La performance de Coster-Waldau n’est pas pour rien dans cette réussite : au-delà de la visible transformation physique à laquelle il se livre, l’acteur impose une attitude, une économie de gestes qui en disent plus long sur la personnalité de Jacob que de redondantes répliques.

Roman Waugh a en plus eu la bonne idée de l’entourer d’acteurs d’expérience qui se mettent au diapason de cette intensité : l’adorable Lake Bell (No Escape), l’omniprésent Jon Bernthal (The Punisher), Emory Cohen (Detour) et les magnétiques Jeffrey Donovan (Fargo) et Holt McCallany (Mindhunter), dans les rôles des têtes pensantes du gang, forment un ensemble homogène, et confèrent à ce film très noir, où s’amoncellent les trahisons, les duperies, les impossibles rédemptions et les deuxièmes chances gâchées, un côté éminemment tragique. Une ambition qui n’est pas pour nous déplaire, et qui permet, une fois encore, de juger l’étendue du talent de son acteur principal, qu’on devrait retrouver très prochainement dans Domino, le nouveau Brian de Palma. Quand on vous dit que la carrière de Coster-Waldau est passionnante…