Sicario : frontières sous haute tension

Deux ans à peine après le diptyque avec Jake Gyllenhaal qui l’a définitivement installé sur la scène internationale (à savoir Enemy et Prisoners), le Canadien Denis Villeneuve vient de frapper à nouveau un grand coup. Présenté au sein de la sélection officielle au dernier Festival de Cannes, Sicario est reparti de la Croisette bredouille (ce qui était plus ou moins attendu, vu que Gyllenhaal, qui ne joue par ailleurs pas dans le film, était dans le jury), mais a néanmoins fait forte impression. Rien toutefois qui laisse présager une réussite aussi terrassante, d’autant que le film, tiré d’un scénario de Taylor Sheridan, plus connu pour ses qualités de comédien dans la série Sons of Anarchy, aborde les rivages d’un sous-genre déjà maintes fois abordé aux USA : le film de cartel, dans la lignée d’un Traffic, ou des récents Savages et Paradise Lost. Trois films qui ont également en commun d’avoir Benicio del Toro au casting… comme Sicario.

Mais Villeneuve, dont le talent et l’ambition ne sont décidément pas à sous-estimer, démontre avec force que ces prémices familières ne sont aucunement un obstacle. Ils constituent au contraire au socle narratif universel qui va permettre au film de se débarrasser de tout élément inutile. Sicario, sous ses airs de thriller mâtiné d’action, cache une véritable descente aux enfers morale.

Une guerre sans règles

Sicario : frontières sous haute tension

Le théâtre de la lutte menée dans le film est la frontière américano-mexicaine. D’un côté, El Paso, ses banlieues résidentielles en carton, étirées le long d’un désert brûlant, comme une colonie installée sur une lointaine planète. De l’autre, Ciudad Juarez, cité littéralement jonchée de cadavres, balafrés par la violence née du trafic de drogue, et poste-frontière montré comme un véritable territoire ennemi pour les Américains, qui ne s’y déplacent qu’en convoi surarmé. L’agent du FBI Kate Macer (Emily Blunt) a gravi les échelons du bureau à force de dévouement et d’efficacité, et après une découverte horrifique lors d’une opération massive, se voit proposer par ses supérieurs d’intégrer une équipe spéciale, menée par le débonnaire agent Matt Graver (Josh Brolin). Quelle agence représente-t-il ? Qui lui donne ses objectifs ? Bientôt, Macer se retrouve à devoir accompagner Graver et ses hommes, ainsi que le mystérieux Alejandro (Benicio del Toro), un « consultant » qui se présente comme un ancien procureur mexicain, de l’autre côté de la frontière. Il faut ramener un gros poisson aux USA, pour faire sortir de son trou le grand chef d’un cartel. Mais dans quel but exactement ?

« Sicario évoque tour à tour le cinéma de Mann, Friedkin et Kathryn Bigelow, particulièrement Zero Dark Thirty. »

Bien que son script soit manifestement le résultat de nombreuses recherches, Taylor Sheridan n’a pas voulu avec Sicario détailler avec la rigueur d’un documentariste l’état actuel de la guerre contre les cartels de drogue sud et nord-américains. La façon cruelle dont les mafieux Mexicains peuvent se débarrasser des témoins gênants, des passeurs gourmands, de leurs rivaux ou même des migrants clandestins un peu trop curieux, est connue de n’importe quel habitué de Breaking Bad, au hasard. La corruption galopante qui gangrène le Mexique jusque dans les plus hautes sphères n’est pas non plus une nouveauté depuis des films comme Traffic, justement. Sicario prend les choses en cours, place trois personnages inhabituels au centre d’une intrigue opaque, mais finalement linéaire, et laisse entrevoir dans leurs interactions toute l’ambiguïté, la déchéance humaine qui sévit dans ce monde parallèle, où argent, politique et meurtre s’entremêlent au détriment des idéalistes et des innocents pris dans sa spirale. C’est tout le sens des séquences présentant en contrepoint des Américains le quotidien d’un policier mexicain lambda et de son fils : leurs scènes sont triviales, naturalistes, mais le sentiment de désillusion et d’apathie qu’elles charrient est proprement déchirant.

Les loups entre eux

Sicario : frontières sous haute tension

La réussite de Sicario tient dans la rigueur avec laquelle Villeneuve assène ses messages sans les enfoncer dans le crâne du spectateur, sans lui donner le plaisir facile d’une histoire bouclée, sans aspérités. Sicario laisse plein de questions en suspens, de mystères irrésolus, et pourtant il s’agit d’un thriller sans aucun temps mort, un monument de tension, même, qui évoque tour à tour le cinéma de Mann, Friedkin (fan déclaré du cinéma de Villeneuve) et Kathryn Bigelow, particulièrement Zero Dark Thirty. Cela tient en partie à l’approche organique et précise de l’action filmée par Villeneuve (les deux séquences de raid qui ponctuent le film, l’un aux douanes routières, l’autre dans un tunnel utilisé pour faire transiter clandestinement la drogue entre les deux pays, sont absolument tétanisantes), mais aussi au rôle fort donné au personnage féminin. Kate Macer est en quelque sorte le symbole d’une Amérique moderne, dont les capacités n’ont depuis longtemps rien à voir avec son sexe : c’est une femme idéaliste, qui a ses failles (et qui sont de fait exploitées sans aucun scrupule), mais pas naïve, et sa réticence à faire des compromis, quels qu’ils soient, la place dans une position douloureuse. La façon dont le script replie peu à peu ses griffes pour broyer ce personnage héroïque par défaut contribue, en dehors des scènes les plus spectaculaires, à maintenir une tension morale incroyable pendant tout le film. Nul besoin de dire que dans la peau de Macer, le mélange de froide détermination et de fragilité insoupçonnée d’Emily Blunt (Edge of Tomorrow) est aussi fascinant à observer que l’était Jessica Chastain.

Blunt n’est pas la seule que Villeneuve sublime dans Sicario : après tout, le personnage auquel le titre fait référence n’est autre qu’Alejandro, que Del Toro (qui d’autre ?) interprète avec une retenue qui le rend d’autant plus impressionnant. À vrai dire, cela faisait que l’on n’avait pas vu l’acteur aussi magnétique à l’écran, bien loin des cabotinages qui handicapaient ses prestations dans Paradise Lost et (surtout) Savages. Homme de l’ombre par excellence, entouré d’un brouillard moral perpétuel, Alejandro tisse pourtant une relation platonique avec Macer qui ajoute une couche de complexité à un personnage défiant tout jugement hâtif. C’est lui qui délivre la morale, terriblement nihiliste, du film, lui qui fait basculer le récit dans un troisième acte impitoyable. Et pourtant, Villeneuve parvient à garder intacte l’aura de mystère qui l’entoure, qui fait douter Kate autant que nous. Pas étonnant que devant le succès inattendu du film aux USA, les producteurs parlent déjà d’un projet de suite centré sur lui.

Les orfèvres dans l’ombre

Sicario : frontières sous haute tension

Les acteurs ne sont malgré tout que le point d’ancrage émotionnel d’un film qui marque surtout des points par son impressionnante mise en scène. Villeneuve retrouve ici des collaborateurs qui lui ont déjà réussi, comme le directeur de la photographie Roger Deakins, pratiquement le second auteur du film, tant son travail, déjà à l’œuvre sur Prisoners, confère dès la première image à Sicario une atmosphère hypnotique, glaciale et pleine de couleurs vibrantes à la fois. Les séquences captées à « l’heure magique », les plans aériens auscultant de manière implacable les paysages lunaires du Nouveau-Mexique, l’attention portée aux visages et aux cadres qui les entourent… Tout est d’une simplicité évidente à l’image, et pourtant le résultat d’un travail d’orfèvre en coulisses, qui justifie bien de découvrir le film sur le plus large écran possible.

Lui aussi présent sur Prisoners, le compositeur Johann Johannsson contribue à créer un univers sonore inquiétant, chaotique, grâce à une musique percussive et atonale qui accompagne plus qu’elle ne souligne les états d’âme des personnages. Il est clair que Villeneuve travaille ici en parfaite possession de ses moyens, avec l’assurance que son casting trois étoiles, et un genre fédérateur, lui donnent toute latitude pour livrer une œuvre sans compromis, à la lisière du film d’auteur et du thriller commercial. C’est une catégorie rare et précieuse que représente Sicario, un cinéma pour adultes qui pose plus de brûlantes questions qu’il ne donne de réponses, et qui en devient bien plus obsédant pour cela.


Note Born To Watch
Cinq sur cinq

Sicario
De Denis Villeneuve
2015 / USA / 121 minutes
Avec Emily Blunt, Benicio Del Toro, Josh Brolin
Sortie le 7 octobre 2015

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