Snow Therapy : l’effrayante lâcheté de l’être

Sur la terrasse d’un restaurant de station dans les Alpes françaises, une famille de touristes suédois déjeune tranquillement avant de retourner sur les pistes. Le père Tomas (Johannes Bah Kuhnke, vu dans Real Humans) savoure ses vacances bien méritées, sans lâcher une seconde son téléphone, au plus grand agacement de son épouse Ebba (Lisa Loven Kongsli) qui tente péniblement de sauvegarder l’esprit de famille. Leurs deux enfants également attablés Vera et Harry profitent aussi de ces instants privilégiés avec leur père, si souvent absent. Au loin, une avalanche se profile, sans pour autant provoquer l’émoi de la famille. Les agents de station déclenchent régulièrement ce type de phénomène afin de faire tomber la neige sur les pistes.

Mais le torrent de neige se rapproche de la terrasse de manière inquiétante. Ebba frémit, Vera et Harry se mettent à crier, tandis que Tomas, qui filme la scène avec son smartphone assure qu’il n’y a pas de danger. L’avalanche n’est plus qu’à quelques mètres et semble sur le point d’ensevelir le restaurant et ses clients avec. Sentant sa dernière heure venue, Ebba saisit ses enfants et appelle « Tomas ! », Harry crie « Papa ! ». Mais ce dernier ne les entend pas : il a pris la poudre d’escampette !

Homo humilis

Snow Therapy : l'effrayante lâcheté de l'être

Finalement, le déluge de neige s’arrête juste avant d’atteindre la terrasse qui se retrouve ensevelie sous une fine poussière de poudreuse. Tomas retourne à la table et retrouve une famille traumatisée et interdite. Il tente de nier sa lâcheté soudaine et se mure dans le silence. Mais Vera ne l’entend pas ainsi et lui mène la vie dure jusqu’à ce qu’il assume l’abandon de sa famille en danger.

Sous le pénible retitrage Snow Therapy et ce pitch acide se cache la nouvelle sensation suédoise, Force Majeure (en français dans le texte), à ne pas confondre avec le film de Pierre Jolivet, datant de 1989. Le réalisateur Ruben Östlund (Play) s’est inspiré du récit reporté par un couple d’amis. Lors d’un voyage en Amérique latine, le couple s’est retrouvé à la merci d’hommes en armes. Le mari s’est enfui, en laissant sa femme seule face aux forcenés. Cette dernière n’a jamais pardonné cette attitude et en faisait régulièrement le récit.

« Le cliquetis étrange du téléphérique alimente la sensation de vertige et de peur. La neige, qui devrait divertir, menace à tout instant de tuer. »

Avec ce scénario pour le moins déroutant, Ruben Östlund soulève des questions fondamentales sur la classe moyenne d’aujourd’hui. Le père de famille doit-il porter sur ses épaules la sécurité physique et financière de sa femme et de ses enfants ? Dans une société qui voudrait placer la femme à égalité avec l’homme, les faiblesses de celui-ci éclateraient-elles au grand jour ? L’individu, de plus en plus seul, de plus en plus enfermé dans son cocon technologique, devient-il incapable de se comporter de manière héroïque comme son père ou son grand-père l’aurait fait ? Autant d’interrogations soulevées dans Force Majeure, de manière aussi pertinente qu’irrévérencieuse.

Les vacances de tous les dangers

Snow Therapy : l'effrayante lâcheté de l'être

Pour ceux qui en douteraient encore, la Scandinavie reste plus que jamais une patrie de fiction audacieuse. L’abondance de séries et de films (en particulier des polars) de très bonne facture qui en émergent régulièrement le reflète parfaitement. Avec une lenteur parfois sculpturale, Ruben Östlund nous immerge dans un drame domestique avec pour toile de fond une nature à la fois inquiétante et fantastique. À chaque instant, l’univers autour des protagonistes semble sur le point de s’effondrer et de s’effriter. La photo de  famille parfaite se détériore doucement pour laisser apparaître la peur et les failles des adultes, comme des enfants. Amateur de plans larges baignés de lumière froide, le cinéaste fixe souvent sa caméra pour mieux laisser s’exprimer son scénario. La répétition presque étouffante des scènes de vie quotidienne accentue cet aspect inquiétant. Le réalisateur exploite de plus l’architecture fonctionnelle, mais énigmatique de la station pour mieux servir son récit. Un tapis roulant pour skis incroyablement lent devient le théâtre des disputes et de silences gênés. Les discussions à voix basse dans les escaliers extérieurs d’un motel attirent les regards indiscrets. La promiscuité des logements joue sur les nerfs de ses occupants. Le cliquetis étrange du téléphérique alimente la sensation de vertige et de peur. Et la neige, qui devrait divertir, menace à tout instant de tuer.

Malgré la noirceur de son sujet, Force Majeure se démarque par son humour décapant. Mêlé malgré lui à la crise de ménage de ses voisins de palier, le couple improbable composé de Mads (Kristofer Hivjuet, Games of Thrones) et Fanni (Fanni Metelius) apporte une bouffée d’air frais dans un univers cloisonné. L’acteur, rendu célèbre grâce à la série d’HBO, se montre tout simplement excellent en cinquantenaire divorcé parti en voyage avec une jeune fille bien plus jeune que lui. La scène jubilatoire où Mads, très mal à l’aise, tente, en tant que digne représentant du sexe masculin, de porter secours à Tomas, harcelé par sa femme, s’avère particulièrement hilarante.

Grâce à une habile mise en abîme, Ruben Östlund conclut son film et, chose rare et appréciée, répond aux interrogations posées précédemment de manière très pertinente. [SPOILERS] Avec un dernier trait d’humour, il présente les conducteurs de cars de haute montagne français comme des fous furieux du volant. Ces derniers apprécieront, ou non, cette brutale conclusion, à l’image d’un film d’une précision chirurgicale dans son analyse de notre société moderne.


Note Born To Watch

Quatreurcinq
Snow Therapy (Force Majeure / Turist)
De Ruben Östlund
2014 / Suède – Danemark – France – Norvège / 118 minutes
Avec Johannes Bah Kuhnke, Lisa Loven Kongsli
Sortie le 28 janvier 2015

Crédits photos : © Plattform Produktion / Essential Film

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