Spectre : why so serious ?

Malgré l’impression plus que positive laissée par le flamboyant Skyfall, opus nolanien shooté par un Roger Deakins en état de grâce, l’impression tenace que nous gardions de James Bond, était que sa saga, qui n’est qu’une suite de réinventions plus ou moins réussies, traversait sans doute sa période la plus exigeante. Le squelette du film d’espionnage à la 007, à base de plans secrets, de méchants un rien pédants, de filles impassiblement glamour (et toujours dénuées de résistance face au regard bleu-pénétrant de Daniel « maxilliaires » Craig), de voitures rutilantes et de dérision britannique pince-sans-rire, est toujours le même. L’enrobage s’est fait, depuis le très coloré Meurs un autre jour, de plus en plus classieux, glacé, voire monochrome, avec des choix visuels très tranchés dus à l’arrivée de Sam Mendes, pas vraiment un adepte du surdécoupage. Mais surtout, les Bond sont devenus avec l’ère Craig de plus en plus introspectifs, et pas juste pour tuer le temps entre deux coûteux morceaux de bravoure (un autre signe distinctif de la franchise : les tournages se font quasi systématiquement on location).

Ouverture en fanfare

Spectre : why so serious ?

Dans Skyfall, les scénaristes ont pris le pari de construire un passé pour l’agent secret, une enfance même, aux allures d’origin story à la Bruce Wayne. Depuis pratiquement 45 ans, 007 était une page blanche, un concept vivant pratiquement intouché par le temps. Le climax campagnard de Skyfall lui a forgé une identité presque aussi complète qu’un Jason Bourne, comme si le public d’aujourd’hui ne pouvait accepter que Bond ne soit qu’une machine à tuer portant bien le smoking et pas avare en bons mots. Même si elle était, par certains aspects, maladroite (l’introduction bizarroïde du majordome/garde forestier, la dimension œdipienne surlignée par la mort de M), cette tentative était aussi louable qu’admirable, parce qu’elle intervenait tout de même au bout de 23 épisodes dépourvus de toute implication émotionnelle – hormis Au service secret de Sa Majesté, Casino Royale, et dans une moindre mesure, Permis de tuer.

« Spectre n’a pas besoin d’être aussi pesant. » Peut-être que le retour aux manettes de Sam Mendes – a priori à contrecoeur – a emmené le projet plus avant dans cette voie. Peut-être aussi que le milliard de recettes a aveuglé les producteurs aussi brutalement que les phares d’une Bentley dans une forêt de Garenne. Spectre ne peut en tout cas être vu autrement que comme le prolongement organique de Skyfall, mais délesté de ses ambitions tragiques et psychologisantes. Le film s’ouvre en tout cas sur une même note, palpitante et spectaculairement mise en scène. Mendes ose, déjà, lancer les hostilités avec un plan-séquence techniquement imparable (travellings latéraux en pagaille, changements d’échelle permanents, SFX invisibles), en pleine Fête des Morts à Mexico. Craig y est impérial, et à l’aise dans le registre du personnage qu’il maîtrise le mieux : décidé et détaché à la fois, comme tout bon agent de Sa Majesté. Même si le montage aurait gagné à être moins cut pendant ce prologue époustouflant, il permet de lancer Spectre sur de bonnes bases, en faisant fi de la chanson mollassonne de générique perpétrée par Sam Smith.

Les belles de Bond

Spectre : why so serious ?

La suite des aventures de Bond se pare elle d’un parfum familier : une fois de plus, 007 est en butte à ses supérieurs hiérarchiques (en l’occurrence M / Ralph Fiennes, qui dévore autant l’écran qu’il peut, malgré le fait que le scénario s’amuse aussi souvent que possible à le montrer en situation d’impuissance), part seul en mission, et remonte presque à lui tout seul la piste de l’organisation secrète en titre. Comme dans Skyfall, l’intrigue est un prétexte à un tour du monde express, dans des contrées mystérieusement vidées de la plupart de leurs habitants – seul Mexico paraît animé sur ce plan. Bond continue certes à faire rêver grâce à cette dimension « agence secrète de voyages », mais il est permis de ne pas envier sa solitude, d’autant plus contagieuse que Daniel Craig semble dans la plupart des cas être assez peu excité de visiter les lieux.

Oh bien sûr, Spectre n’oublie pas de lui offrir un peu de compagnie, d’abord grâce à une veuve cachant de lourds secrets (un caméo embarrassant de Monica Bellucci, aussi expressive qu’un drone américain), puis avec le personnage de Madeleine Swann, la fille d’un ancien ennemi que Bond dévisage une fois sur deux d’un air lymphatique. Dans ce rôle-clé, d’abord prometteur mais finalement sacrifié à une morale un brin machiste – elle voudrait être autre chose qu’une demoiselle en détresse ? Perdu – Léa Seydoux tente de se frayer un chemin dans nos esprits de la même manière qu’Eva Green dans Casino Royale. Problème : l’alchimie hésitante entre Craig et Seydoux, ainsi que la visible et gênante différence d’âge entre les deux acteurs – 17 ans, et ça se voit – rend leur histoire d’amour improbable et peu touchante. L’autre problème, c’est que Spectre repose en trop grande partie sur cette romance capillotractée.

Désorganisation secrète

Spectre : why so serious ?

Rappelons tout de même, pour les fans de chiffres, que Spectre est devenu le plus long des épisodes de James Bond, plus étiré que Skyfall, qui n’était pas lui-même dépourvu de longueurs. Et puisque les scènes d’action sont rares, cela signifie que le film passe beaucoup de temps à échafauder une intrigue dans laquelle le spectateur moyen s’implique quoiqu’il arrive moyennement. Le défaut tragique des Bond nouvelle génération vient de cette recherche constante « d’épaisseur dramatique », qui tente de faire passer la franchise pour un sommet de complexité et d’intrigues à tiroirs. Quatre scénaristes se sont chargés de trouver un prétexte pour, coûte que coûte, relier tous les épisodes de l’ère Bond entre eux, en transformant chacun des précédents vilains en marionnettes du grand méchant de l’organisation Spectre (oui, Blofeld, bien sûr). Ce qui est déjà très artificiel, et ne provoquera aucune moue d’étonnement dans le public, vu que James Bond n’est pas vraiment synonyme de mythologie au long cours, malgré ce qu’on essaie de nous faire croire. Le pire est atteint lorsque Blofeld, incarné comme on s’en doutait par Christoph Waltz (qui passée une scène d’introduction à Rome plutôt convaincante, n’a plus rien de menaçant), se révèle être un ancien ami d’enfance de James, du temps où celui-ci habitait… à Skyfall ! Et alors ? Et pourquoi ? Et quel est le rapport avec le complot anti-étatique, aussi vaporeux qu’inintéressant, que le MI6 doit déjouer en parallèle ? Brinquebalant dans sa dernière partie, qui convoque les mauvais souvenirs de Quantum of Solace, Spectre finira par s’achever dans une totale indifférence, avec une suite de péripéties sans âme qui auraient eu leur place dans un épisode de xXx.

Malgré le départ de Roger Deakins à la photo, Spectre conserve, il faut le souligner, une belle tenue visuelle, qui justifie au moins l’indécent budget débloqué pour sa conception (Mendes s’autorise entre autres un plan-séquence d’explosion en plein désert qui fait son petit effet). Pour les connaisseurs, le film fera office de mine à clins d’oeil, du chat blanc au siège éjectable de l’Aston Martin en passant par une (énième) poursuite à flanc de montagne et une brutale scène de combat entre Craig et Dave Bautista (Les gardiens de la galaxie), écho évident à la scène culte de Bons baisers de Russie. Le produit fini n’a rien de honteux, mais demeure clairement peu inspiré, chiche en bons mots et dépourvu d’un sens du « fun » digne de ce nom : parce qu’il n’est vraiment pas réaliste dans son déroulement, Spectre n’a pas besoin d’être aussi pesant. Surtout si c’est pour nous offrir un climax précipité, qui fait de Bond un agent en pseudo-retraite… alors que le générique annonce son inévitable retour !

Peut-être s’agit-il d’un adieu au rôle pour Craig, qui semble en quatre films avoir fait le tour d’un personnage qui a déjà atteint ses pics émotionnels – Spectre s’éloigne de fait, répétons-le, de cette dimension-là, et constitue plutôt un rétropédalage dans les règles. Peut-être le prochain 007 retournera-t-il à la légèreté de ton et au cartoonesque de l’ère Brosnan (vu les premières annonces sur la supposée suite de Spectre, et le succès maousse de ce dernier, c’est peu probable) ? La remise en question paraît souhaitable, vu que dans le domaine du film d’espionnage dépaysant et décontracté, un genre que James Bond a inventé, une franchise l’a déjà détrôné cette année : son nom est Mission : Impossible – Rogue Nation.

Bonus

Qui est le fameux Blofeld ? Le Figaro vous explique tout !


Note Born To Watch
Trois sur cinq
Spectre
De Sam Mendes
2015 / USA – Angleterre / 148 minutes
Avec Daniel Craig, Léa Seydoux, Christoph Waltz
Sortie le 11 novembre 2015

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