Strictly Criminal : le gangster aux yeux clairs

Même pour ceux qui ne sont pas familiers avec l’Histoire de Boston, Massachusetts, le cinéma s’est chargé ces quinze dernières années de peindre de manière à la fois nostalgique et sans détour sa facette criminelle. Boston, comme beaucoup de grandes villes américaines, a vu au fil des décennies ses quartiers transformés en territoires par des gangsters se partageant des coins de rue comme un gâteau au goût sanguin. Martin Scorsese, pas exactement un manche dans l’art de reconstituer ces guerres de l’ombre, y a consacré un remake oscarisé, Les Infiltrés. Ben Affleck a transformé le quartier irlandais de South Boston (ou « Southie » comme on dit là-bas) en terrain de jeu miné à l’époque de The Town, adapté de l’un des auteurs les plus reconnus à être originaire du coin : Dennis Lehane.

« La mise en scène de Cooper se veut funèbre et volontiers dérangeante. »

C’est à cet univers et cette lignée fictionnelle que s’attaque Strictly Criminal (alias Black Mass en anglais), dont le scénario est basé sur un best-seller des journalistes Dick Lehr et Gerard O’Neill – qui apparaissent, sous les traits d’acteurs, le temps d’une scène. L’histoire est surtout connue des Bostoniens, parce qu’elle traite du destin d’un de leurs plus fameux gangsters : Jimmy « Whitey » Bulger, caïd brutal et ambitieux qui profita d’une alliance avec le FBI pour régner sur une partie de la ville pendant pratiquement deux décennies, les années 70 et 80. Bulger a laissé une pelletée de cadavres dans son sillage, tout en entraînant les agences fédérales dans un scandale d’autant plus énorme que le criminel demeura en fuite pendant quinze ans. L’anecdote veut que Bulger ait été la seconde personne la plus recherchée aux USA après Ben Laden. Pas étonnant, donc, que le livre soit devenu un thriller de prestige ayant attiré les grands noms de Hollywood comme la Terre Promise, au premier rang desquels un inattendu Johnny Depp.

Un caïd aux dents longues

Strictly Criminal : le gangster aux yeux clairs

Même s’il a gagné le respect de tous en passant du statut d’idole du cinéma indépendant à celui de méga-star hollywoodienne sans perdre de son intégrité (avant qu’il ne devienne une machine à sous écoeurante, le personnage de Jack Sparrow est de tout de même une création de génie), Johnny Depp a empilé ces six dernières années un sacré paquet de contre-performances. Des sorties de routes remarquées, de The Tourist à Charlie Mortdecai en passant par Transcendance, qui ont laissé penser que derrière les maquillages excentriques et le charme intact de l’acteur, Depp n’avait plus le feu sacré pour étonner. Malgré l’ambition du réalisateur Scott Cooper (Crazy Heart, puis surtout Les brasiers de la colère), de réaliser une fresque mafieuse sur les lieux mêmes où se sont déroulés les événements décrits par le livre, la prestation de Johnny Depp est devenue le centre d’attraction principal de Strictly Criminal. Une « performance » digne des Oscars, sur laquelle le studio Warner s’est largement appuyé pour augmenter le prestige d’un film soigné et prenant, mais pourtant guère plus mémorable que les modèles prestigieux dont il s’inspire.

Une chose marque tout de même les esprits dès les premières séquences du film : le look impressionnant de Johnny Depp, à mi-chemin entre le biker menaçant et le beauf de quartier sur le retour. L’acteur s’est beaucoup documenté sur le vrai Bulger, copiant bien évidemment (et comme le reste du casting) son accent bostonien, et a voulu adopter autant que possible ses traits. Cela se traduit par une calvitie plus que prononcée, une dentition déplorable, une peau grumeleuse et surtout des yeux gris transparents qui donnent dès les premiers plans à son visage une allure de vampire. Le maquillage de Depp dans Strictly Criminal est à la fois l’un des plus fascinants et les plus déstabilisants de récente mémoire. Impossible de détourner les yeux de cette bobine de déterré dans chaque scène, même celles où l’atmosphère se détend (légèrement). Bulger, qui est le centre d’attention et d’intérêt de tous les personnages, détonne par cet aspect tellement du reste du casting qu’il pourrait tout aussi bien être un extraterrestre, un ange de la mort venu d’ailleurs qui se baladerait sous un faux visage au milieu des humains. Il n’est pas dit que ce ne soit pas l’intention première du comédien et de son réalisateur : après tout, le titre original Black Mass fait bien référence à cette dimension à la fois hypnotique et destructrice du personnage. Bulger est bien une masse noire, qui de sa proche famille aux mafieux Italiens qu’il « combat » avec l’approbation du FBI, détruit inexorablement tous ceux qui atterrissent dans son champ d’attraction.

Attirance et répulsion

Strictly Criminal : le gangster aux yeux clairs

Même s’il est organisé comme un film de gangsters classique, avec une longue exposition, une structure en flash-backs caviardée de voix off, une alternance narrative basée sur l’implacable montée en puissance de Bulger et des règlements de compte brutaux, Strictly Criminal évite autant qu’il peut de reproduire les figures stylistiques popularisées par Scorsese. Les montages musicaux à base de rock’n’roll sont limités au maximum, la rédemption n’est offerte à aucun protagoniste en fin de parcours, et surtout la violence n’est jamais chorégraphiée ou « glamourisée ». La mise en scène de Cooper se veut funèbre, volontiers dérangeante, comme lorsque Bulger, présenté d’abord comme un de ces mafieux proches des gens de son quartier et porteur d’un certain code d’honneur, révèle son côté sinistre et sociopathe en étranglant une prostituée mineure. « Whitey » est un vrai rapace, un type antipathique et calculateur, auquel le film ne cherche aucune circonstance atténuante.

Le paradoxe essentiel du film tient donc dans l’attirance que le caïd exerce malgré tout sur les gens qu’il côtoie : son frère Billy, devenu sénateur, maintient ses distances, mais ne peut renier les liens du sang ; son âme damnée Steve Flemmi ne pose jamais de questions, même s’il est facile de deviner ses remords intérieurs ; sa femme Lindsey ne peut aussi s’empêcher d’être sous le charme de ce mari autoritaire et vulgaire, jusqu’à ce que le destin de leur enfant change tout. Pratiquement autant au premier plan que Bulger, John Connolly, l’agent du FBI et ami d’enfance qui met bientôt la loi de côté pour privilégier la loyauté au gangster, est la clé de voûte de l’édifice. Naïf, colérique, Connolly est le proverbial ripou condamné d’avance à payer pour ses dérives, son amour de l’argent facile et du pouvoir que lui confèrent les (faux) tuyaux de son indicateur vedette. Strictly Criminal, dans la peinture de cette relation contre-nature (qui dura près de vingt ans, tout de même), rappelle dans un mode plus sérieux l’intrigue d’American Bluff. Sauf que le regard incendiaire de Depp remplace ici le bedon inconvenant de Christian Bale.

Soigné, mais sans surprises

Strictly Criminal : le gangster aux yeux clairs

Intrigant, Strictly Criminal le demeure donc jusqu’à son dénouement, qui aura forcément plus d’intérêt pour qui n’a pas suivi l’affaire Bulger. Sa conclusion, si elle est conforme aux faits, n’est en aucun cas une surprise dans le genre, et il est même décevant que Cooper ne se soit pas autorisé une dérogation personnelle, une petite escapade fictionnelle, pour pimenter un récit un peu trop bureaucratique et mécanique. Comme souvent dans ce genre de productions, le montage s’appesantit bizarrement trop sur les premières séquences descriptives, avant de tout précipiter et de multiplier les ellipses dans le dernier quart d’heure (le film approchait dans son premier montage les trois heures, ce qui explique peut-être cette impression). Des personnages supposément importants, comme l’homme de main Kevin (Jesse Plemons, Breaking Bad, Fargo), sont plus ou moins mis de côté, d’autres inopinément valorisés.

Strictly Criminal s’appuie il est vrai, en plus de son show Johnny Depp, sur un casting assez renversant, plus encore que Les brasiers de la colère. Benedict Cumberbatch, Joel Edgerton (qui se rend depuis Animal Kingdom indispensable dans le milieu des seconds rôles à Hollywood), Dakota Johnson, Kevin Bacon, Peter Sasgaard… Bien d’autres visages connus encore peuplent l’univers bostonien du film, et contribuent à créer l’illusion d’un foisonnement narratif, quand bien même l’intrigue reste elle linéaire et monocorde. Car seul compte, encore une fois, l’impact du visage de Depp sur l’écran. Sur l’impression de menace constante, inhumaine, qu’il laisse dans son sillage. Ce gangster-là est aussi romantique qu’un noctambule aux canines sanglantes : pas de risque que les jeunes fans de Tony Montana viennent s’inspirer de lui ou envient son parcours…

Bonus

« Ce fut le pire des cas de corruption dans l’histoire du FBI », le New York Times revient sur le procès de James « Whitey » Bulger après sa capture.


Note Born To Watch
Trois sur cinq
Strictly Criminal (Black Mass)
De Scott Coopers
2015 / USA / 122 minutes
Avec Johnny Depp, Joel Edgerton, Benedict Cumberbatch
Sortie 25 novembre 2015

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