S’il est un réalisateur qui force la sympathie, c’est bien Stuart Gordon. Intronisé « master of horror » dès son premier film, Re-Animator, le metteur en scène, né à Chicago, a par la suite connu des hauts (Fortress, From Beyond) et des bas (Space Truckers, Robot Jox, qu’il tourne alors que le poste de réalisateur de Chérie j’ai rétréci les gosses lui échappe). Homme de lettres et de théâtre, il affiche au moins une constante dans le choix de ses sujets, et ce dès Re-animator : un amour immodéré pour l’écrivain Howard P.Lovecraft.

Effectuant un changement brusque mais finalement logique de style au tournant des années 2000, Gordon tourne successivement deux thrillers très noirs aux accents fantastiques (King of the Ants, Edmond), avant de verser dans l’horreur sociale pure et dure avec Stuck, interprété par Stephen Rea et Mena Suvari. L’histoire d’un homme banal qui perd d’un coup son logement et son travail. Devenu SDF, il  se fait renverser une nuit par une jeune infirmière paniquée, qui décide de garder l’homme, coincé dans le pare-brise, enfermé dans son garage. Un sujet choc tiré d’une histoire vraie, qui aurait pu sombrer dans un traitement de fait divers glauque, et qui devant la caméra du cinéaste, devient une parabole sociale dérangeante et décapante, gorgée d’humour noir, toujours d’actualité. Gordon traite sans tabous des thème sensibles : apathie de la société moderne, lutte des classes toujours plus vicieuse, xénophobie… Après trois ans sur les étagères, cet exercice de style brillant a été expédié directement en dvd en 2011.

Stuart Gordon a signé avec King of the ants, Edmond et Stuck une « trilogie sociale » brillante et inattendue

Le cinéaste américain a malgré tout assuré, cinq ans après sa réalisation, la promotion française de cette sortie assez honteuse en DTV, mais l’interview qui suit date elle de 2008. À l’époque, le jovial cinéaste présente en avant-première son film dans son « festival favori », le Bifff de Bruxelles (il y remportera d’ailleurs un prix pour Stuck). Il n’a depuis signé aucun nouveau long-métrage, retournant pour un temps à ses racines théâtrales, avec succès : il a créé en 2009 avec son éternel complice Jeffrey Combs un spectacle novateur sur Edgar Poe intitulé Nevermore.

Que vouliez-vous faire ressentir aux spectateurs qui regardent Stuck ?

Je voulais leur faire penser que ça pouvait leur arriver. C’est une expérience subjective, et l’histoire est d’ailleurs bien réelle. Elle s’est déroulée il y a environ sept ans. La première moitié du film est d’ailleurs fidèle à la réalité : la fille était bien infirmière, elle a bien renversé cet homme et l’a ramené dans son garage. Et elle a bel et bien retrouvé son petit copain après et fait l’amour pendant qu’il agonisait à côté !

A-t-il survécu ?

Non, il n’a pas survécu à ses blessures. Ce que l’enquête a fini par prouver, c’est que si elle l’avait amené à l’hôpital, il aurait pu être sauvé, ses blessures n’étaient pas mortelles. Le fait qu’elle l’ait laissé agonisé dans son garage jusqu’à la mort justifie qu’elle purge maintenant une peine de cinquante ans de prison.

Où avez-vous entendu parler de cette histoire ?

C’était une énorme histoire, à l’époque, tout le monde en parlait, et je n’arrivais pas à y croire, qu’une femme dont le métier est de prendre soin des gens fasse ça. Je suis allé voir mon co-scénariste pour commencer à travailler sur cette question. Nous avons travaillé dessus environ deux ans, et au début, nous étions très proches de la réalité. Puis nous nous sommes demandés à un moment, ce qui passerait si le personnage de Stephen Rea réalisait qu’il ne serait pas aidé, et tentait de s’échapper.

Ce spectaculaire accident n’est en fait que le début de l’histoire…

[quote_center] »Je ne suis pas un moralisateur : si vous voulez voir quelque chose, tout est à l’écran »[/quote_center]

Ce changement a-t-il fait se transformer ce type en héros, ou reste-t-il une victime selon vous ?

Je pense que les deux personnages sont des victimes : lui est jeté à la rue sans travail, et ça nous touche, parce que comme on dit, nous ne sommes tous qu’à deux fiches de salaire de la pauvreté. Elle est coincée dans son boulot, puis se retrouve coincée par son choix de ne pas aider cet homme. Elle nettoie littéralement la merde des gens pour s’élever socialement. Quand elle a une chance d’y parvenir, elle ne veut pas que quelque chose lui barre la route. Elle peut apparaître à cause de ça sympathique par moments, on peut la comprendre. Mais vous savez, je ne suis pas un réalisateur moralisateur. Tout est là, et si vous voulez voir quelque chose, c’est à l’écran.

Combien de temps a duré le tournage ?

Nous avons eu 22 jours de tournage, pour un budget total de 3,5 millions de dollars.

Comment avez-vous choisi vos deux acteurs ?

Mena Suvari avait travaillé avec moi sur Edmond. Elle a entendu parler du scénario, et elle s’est tout de suite présentée pour avoir le rôle. Ce qui est rare à Hollywood, car beaucoup d’actrices rechignent à se montrer sous un mauvais jour. Quant à Stephen Rea, j’ai toujours un grand fan de son travail, depuis La compagnie des loups jusqu’à The crying game… Il n’a jamais mal joué dans un film.

Brandi et son petit ami : ce n’est pas un clochard dans son garage qui va gâcher leur vie !

[quote_center] »Pour moi le message est clair, c’est : prenez votre vie en main »[/quote_center]

Le tournage des scènes avec la voiture a-t-il été compliqué pour eux ?

Oui, plutôt, au total Stephen est resté trois semaines coincé dans ce pare-brises. À un moment, il est venu vers moi pour me dire : « Stuart, tu sais, dans la réalité, cet homme n’est resté coincé dans ce pare-brises que trois jours, et moi, ça fait trois semaines » ! Il a été professionnel, vraiment, parce qu’on essayait de rendre cela aussi confortable que possible, mais il y a toujours des hauts et des bas dans ce type de tournage. Mais c’était dur pour eux deux, car ils devaient se mettre dans cette situation particulière, où il s’agit bientôt d’un combat pour survivre. Je crois qu’au fil de l’histoire, ils deviennent tous deux de plus en plus forts. Stephen pensait d’ailleurs qu’après la fin du film, son personnage retrouverait une vie meilleure, qu’il ne serait plus dans la rue.

Quel est le message que renvoie ce personnage, justement, qui doit se rebeller pour survivre ?

Pour moi le message est clair, c’est « prenez votre vie en main ». Nous nous sentons si souvent impuissants, nous avons cette impression que personne ne soucie des autres. Nous vivons une époque très égoïste.

Thomas, SDF « coincé » dans tous les sens du terme.

[quote_center]“Stuck et Edmond racontent le combat d’un homme pour devenir ce qu’il doit être”[/quote_center]

Il y a un thème qui semble s’amorcer au début du film, quand le personnage de Stephen Rea se voit dire plusieurs fois : « A vous de choisir »…

Oui, le but est de dire que justement, vous n’avez pas le choix. Tout le monde vous répète cela, mais ce n’est pas vrai, à moins que vous en ayez le pouvoir. La société est faite ainsi que tout le monde doit rester à sa place, et qu’il faut se battre pour en changer.

On voit à un moment une photo que Stephen Rea emporte avec lui, probablement celle de son fils. Y avait-il une sous-intrigue qui expliquait d’où venait cet homme, et dans la réalité, avait-il lui-même une famille ?

À ce sujet, il y a justement une anecdote incroyable. Le film a été projeté au Festival du Film de Dallas, la ville même où ces événements sont arrivés. Un jeune homme est venu voir Stephen Rea, et il s’est avéré que c’était le fils de cet homme qui s’était fait renverser et tuer. Il n’avait pas bien connu son père. SPOILER ALERT Au départ, nous avions prévu des scènes qui expliquaient pourquoi le personnage avait quitté sa femme et ses enfants. Mais nous avons décidé de recentrer le récit sur lui, de faire en sorte qu’il en réchappe tout seul. FIN SPOILER

Vous parliez d’Edmond, justement, c’est un film là aussi très différent de ce que vous faisiez auparavant. Comment est né ce projet ?

Edmond était à l’origine une pièce de David Mamet, j’ai vu la première jouée à Chicago, car j’avais déjà travaillé il y a longtemps avec Mamet, à l’époque de ses premières pièces. Quand j’ai vu la pièce, j’ai été soufflé, c’était un choc. J’ai eu rapidement l’idée d’en faire un film. Stuck et ce film ont cela en commun de se dérouler dans le monde réel. Ils ne sont pas « lovecraftiens ». Edmond raconte aussi le combat de cet homme pour devenir ce qu’il doit être.

Propos recueillis au festival de Bruxelles du BIFFF 2008