TAG : fuyez, pauvres filles ! (Étrange Festival 2015)

Alors qu’il termine actuellement une année créativement historique, avec pas moins de six films sortant successivement sur les écrans (en France, il faudra attendre décembre pour voir le « déjà vieux » Tokyo Tribe), Sono Sion démontre si besoin était que le réalisateur japonais est toujours aussi insaisissable. Du manga The Chasing World de Yusuke Yamada, et des films adaptés qui ont précédé TAG, Sion a uniquement gardé le squelette narratif, pour le plier une fois de plus à son univers, chaotique, subversif et imprévisible.

En surface, TAG est donc un film fantastique pour adolescents : l’héroïne est Mitsuko (Reina Triendl), une écolière poète à ses heures perdues, se rendant avec ses camarades en voyage. La caméra, omnisciente, survole leur bus alors qu’il sillonne au milieu de la forêt, et une musique sourde nous indique que tout ne va se passer comme prévu. Ce que le spectateur ne peut prévoir, c’est à quel point TAG va déraper, brutalement, sans prévenir. Un coup de Vent mortel décime en quelques secondes l’intégralité du groupe, excepté Mitsuko. La scène, invraisemblablement gore et brève, cloue déjà le public sur place, tout comme l’ouverture de Suicide Club l’avait fait à son époque. Et ce n’est pas fini ! Mitsuko, qui parviendra après quelques embûches à retrouver inexplicablement ses copines en vie à l’école, doit s’échapper à nouveau avec elles. Le monde réel se distord de plus en plus, à mesure que les identités de Mitsuko changent, que les menaces l’entourant se font de plus en plus pressantes. Une seule constante : il faut que Mitsuko s’enfuie, à chaque fois, sans s’arrêter…

La machine à rêves de Sono

TAG : fuyez, pauvres filles ! (Étrange Festival 2015)

Comme il est possible de le deviner à la lecture de cette trame cintrée, TAG ne fait pas partie des productions les plus grand public de Sono Sion. L’infatigable créateur de formes s’échappe cette fois totalement des carcans d’une quelconque réalité pour signer un cauchemar éveillé, dont la liberté narrative évoque à la fois les travaux de David Lynch et la froide logique fantastique de La quatrième dimension. L’odyssée à perdre haleine de Mitsuko a ainsi toutes les apparences d’un rêve fiévreux : les personnages apparaissent et réapparaissent même après qu’ils soient morts, les scènes les plus apaisées basculent dans l’horreur sans explication, l’identité même de l’héroïne, son âge et son environnement sont modifiés parfois en l’espace d’un plan.

« La liberté vaut plus que tout, et si elle n’est pas atteignable, mieux vaut mourir que de faire ce qui est attendu de nous. »

Nous sommes loin ici de la précision schématique d’un Inception : les rêves selon Sion ont cette façon familière de faire régner le chaos sur des images en apparence ordonnées. Une cour d’école se transforme ici en scène de guerre, un mariage en sabbat décadent, une virée buissonnière en étrange discours motivationnel… Dès lors qu’il met sur des rails (précaires) le personnage de Mitsuko, TAG ne ralentit plus d’un iota. Derrière la profusion d’idées folles ou potaches (il y a beaucoup de jupes d’écolières qui se soulèvent dans le film…), il est pratiquement possible de déceler le cerveau de Sion, en pleine ébullition. Le réalisateur est sans doute l’un des seuls artistes actuels à pouvoir varier les registres avec autant de folie et d’apparente facilité, d’une scène à l’autre. Au jeu du toujours plus dingue, TAG ne cherche malgré tout pas à être le meilleur. Tout comme dans Why don’t you play in hell ?, un vrai propos se cache sous le vernis sanguinolent des images, et son astucieux, quoique un peu lourdaud, montage.

La liberté ou la mort ?

TAG : fuyez, pauvres filles ! (Étrange Festival 2015)

L’une des particularités du monde de TAG est en effet d’être entièrement peuplé de femmes : pas un mâle à l’horizon ici, contrairement au roman et aux films d’origine. Il y a une raison à ça, qui trouvera son explication (tarée) en toute fin de parcours. Cette non-mixité n’est jamais soulignée par Mitsuko et ses amies : au contraire, l’amitié, voire la romance platonique, sont considérées ici comme les seules valeurs refuges pour l’héroïne face aux dangers qui l’assaillent. Quel que soit le chemin que Mitsuko prend, quel que soit le nom qu’elle porte, un seul destin l’attend à chaque fois : celui de victime, prisonnière des carcans scolaires ou maritaux. Bien sûr, la révolte est possible. Sion n’est pas un punk dans l’âme pour rien : la liberté vaut plus que tout, et si elle n’est pas atteignable, mieux vaut mourir que de faire ce qui est attendu de nous.

Cette morale parcourt nombre de ses œuvres, et couplée comme ici à un discours a priori assez féministe (la phrase « si tu veux tout changer, tu dois faire un geste imprévu » est répétée comme un mantra par une camarade surnommée « Surreal »), peut être interprétée comme une vision assez nihiliste de la condition féminine. La mort est-elle la seule forme de liberté, la seule façon de sortir du cadre, dans tous les sens du terme, que peut espérer une femme aujourd’hui au Japon ? On ose espérer que non, mais la simple idée qu’il soit possible de se poser cette question après avoir assisté à une œuvre aussi timbrée et surréaliste suffit à résumer la profondeur de TAG, qui a le bon goût de s’achever dans les nimbes mélancoliques de la musique post-rock de Mono.


Note Born To Watch
Quatre sur cinq

TAG (Riaru onigokko)
De Sono Sion
2015 / Japon / 85 minutes
Avec Reina Triendl, Mariko Shinoda, Erina Mano
Sortie prochainement

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