Tangerine : à fleur de bitume

Le réalisateur Sean Baker, également scénariste, producteur, monteur et directeur photo de ce Tangerine primé à Deauville, l’a souvent répété en promotion : son film montre les coins de Los Angeles que les films de Hollywood évitent toujours soigneusement. Tangerine, avec ses myriades de couleurs désaturées et ses teintes de soleils orangés, a beau perpétuer l’étrange pouvoir de fascination de la mégapole californienne, les personnages qui la peuplent détonnent en effet dans le paysage. Mais Baker ferait bien pourtant de jeter un œil sur des séries comme Southland pour s’apercevoir que L.A. ne cache vraiment rien de ses recoins moins reluisants. Le glamour des palmiers n’a jamais effacé de nos mémoire collectives le parfum de décadence et de douce apocalypse qui émane de ces trottoirs interminables. Depuis, au moins, allez, Sunset Boulevard. Et c’était en noir et blanc !

Conte (déglingué) de Noël

Tangerine : à fleur de bitume

Tangerine prolonge donc, avec moins de moyens encore que les imitateurs habituels de Robert Altman, cette tradition du film choral tourné à l’arrache, avec une poignée de personnages hauts en couleurs, attachants malgré eux. Les héroïnes du film, en l’occurrence, sont transsexuelles, afro-américaines, prostituées et constamment à court d’argent. Sin-Dee Rella et Alexandra (interprétées par deux non-professionnelles au naturel il est vrai épatant, Kitana Kiki Rodriguez et Mya Taylor) se réunissent au crépuscule du réveillon de Noël, pour célébrer avec un donut la sortie de prison de la première. Sin-Dee apprend bientôt que son copain (et maquereau) Chester l’a trompé pendant son incarcération, et décide de retrouver la coupable pour lui arracher les cheveux. Pendant ce temps, une sous-intrigue maladroite implique un chauffeur de taxi amoureux d’Alexandra, qui quitte sa famille pour la rechercher à travers la ville…

« Tangerine est souvent amusant, et se prend peu au sérieux. »C’est donc, clairement, à un conte de Noël dédié aux marginaux de la capitale du cinéma, que nous convie Sean Baker. Cadrant à l’épaule et en plan serré ses deux chipies au langage fleuri, qui ponctuent de « bitch » constants leurs interminables disputes, le réalisateur ne se laisse pas pour autant aller au misérabilisme outrancier. Tangerine est souvent très amusant, et se prend peu au sérieux, même lors de certaines scènes potentiellement plus glauques (une passe dans une laverie, une autre avortée dans une voiture). Ici, c’est le contraste entre le dérisoire des situations (Sin-Dee et Alex se poursuivent et se rattrapent comme elles peuvent, c’est-à-dire à pied ou en bus, on y parle fidélité entre prostituées et souteneurs) et la grandiloquence romantique que Baker imprime à ses images.

Une expérience novatrice ?

Tangerine : à fleur de bitume

Car l’autre grand argument de vente de Tangerine, outre la mise en vedette d’acteurs amateurs et un style poético-réaliste, qui évoque une émission de télé-réalité imaginaire shootée par John Waters, réside dans le caractère potentiellement novateur de son mode de tournage. Sean Baker s’est en effet servi de 3 iPhones 5S, avec une lentille anamorphique et une application à quelques dollars, pour tourner l’intégralité de son film. Le résultat sent tout de même le passage prolongé en post-production (ne serait-ce que pour garantir la qualité constante de la prise de son, forcément plus aléatoire), mais il est impossible de nier que sur grand écran, le film n’a pas à rougir de ses rudimentaires origines. L’aspect do-it yourself du tournage complète de plus idéalement le côté débrouillard de ses infortunées héroïnes, qui comprennent malgré toutes leurs prises de bec (en grande partie improvisées) qu’elles ne peuvent compter que l’une sur l’autre pour être soutenues, épaulées et comprises.

Malgré tout, Tangerine ne peut s’affirmer comme un film véritablement révolutionnaire. D’abord parce que la cause LGBT n’est pas exactement nouvelle au cinéma, tout comme à la télévision (surtout après l’arrivée de Transparent ou Orange is the new black), et l’apport du film sur ce thème est au mieux anecdotique. Ensuite parce que les expérimentations numériques de Baker, aussi concluantes soient-elles, ne provoquent pas, loin s’en faut, le même effet de sidération que les films de Michael Mann. Qui lui, certes, n’avait pas un budget rachitique pour y parvenir !


Note Born To Watch
Trois sur cinq
Tangerine
De Sean Baker
2015 / USA / 88 minutes
Avec Kitana Kiki Rodriguez, Mya Taylor, James Ransone
Sortie le 30 décembre 2015

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