The Circle : erreur réseau

Vous vous rappelez la fin des années 90 ? Ce bon vieux temps où Hollywood s’escrimait à imaginer des thrillers haletants tournant de la technologie, alors balbutiante et excitante, de l’Internet. Forcément, le Net était alors une terre d’inconnu, un horizon technologique incompréhensible pour une bonne partie du public : rien de plus facile, donc, que de pondre des Traque sur Internet, des Hackers, des Antitrust ou d’inventer des personnages de geeks surdoués travaillant sur des écrans remplis de codes incompréhensibles, comme dans Ennemi d’État et Opération Espadon. Le hi-tech était alors synonyme de danger, le Web un repaire de comploteurs prêts à détruire notre quotidien… Autant dire qu’il fallait prendre ces divertissements avec le sourire, même si l’Histoire a depuis prouvé qu’Internet avait un rôle central à jouer dans l’organisation politique, sociale, culturelle et économique de notre société mondialisée.

The Circle, adapté du roman de Dave Eggers, a décidé de prendre la relève de ces séries B plus ou moins oubliées, en adaptant son discours au nouveau marqueur de l’Internet 2.0 : les réseaux sociaux. L’héroïne, Mae Holland (Emma Watson) s’ennuie ferme dans sa bourgade, et ne rêve que d’une chose : prendre son indépendance. Grâce à une amie, ce projet devient réalité : elle intègre la prestigieuse multinationale The Circle, avatar transparent de la compagnie Google, dont le PDG, Eamon Bailey (Tom Hanks), est un gourou un poil inspiré de Steve Jobs. Cantonnée derrière un ordinateur au rayon relation client, Mae découvre le « campus » un poil flippant où travaillent les employés du Cercle : un Eden ultra-connecté où tout est fait pour occuper son temps libre avec ses collègues. D’abord réticente, elle se porte volontaire pour tester le « SeeChange », une micro-caméra qui permet aux internautes de suivre sa vie en direct. Une sorte de Facebook Live en 24/24, dont le côté intrusif va révéler bien vite ses limites…

The so bad network

Production plutôt prestigieuse sur le papier, mise entre les mains d’un réalisateur à la filmographie balbutiante, James Ponsodlt (le mélo The spectacular now), The Circle montre très rapidement ses limites, après une entame pourtant intrigante et pleine de promesses. Il est clair que le matériau littéraire sur lequel s’appuie le long-métrage devait approfondir sur la durée la description de l’univers à la fois clos et idyllique de la société, sorte de conglomérat new age à l’américaine où règne une bonne entente presque forcée. Surtout, Mae devait afficher une personnalité plus complexe et compréhensible. En l’état, le personnage est desservi par une Emma Watson volontaire mais miscastée : la comédienne a beau avoir un minois favorisant l’empathie du spectateur, son catalogue d’expressions faciales reste limité en toutes circonstances.

« Quelle morale le film porte-t-il ? Soutient-il vraiment les balivernes de l’héroïne ? » La Britannique n’est de surcroît pas crédible dans la peau d’une jeune femme du sud des USA : Jennifer Lawrence, ou même l’excellente Karen Gillan, à qui elle donne la réplique, auraient constitué des choix plus logiques pour camper cette fille dont on ne sait jamais vraiment si on doit partager ses convictions. La faute à un script confus, qui semble vouloir d’abord emprunter la voie du thriller paranoïaque, introduisant John Boyega en génie de l’ombre, qui se balade dans la société qu’il a fondé puis déserté, alors que personne n’est sensé savoir où il se trouve. Encore un rôle en carton, puisque The Circle préfère discourir, façon Andrew Niccol du pauvre (c’est dire) sur l’omniprésence et les dérives de la technologie dans notre privée, avec son intrigue de reality show bien moins effrayant que la série Black Mirror.

Confusion 2.0

L’un des gros problèmes du film vient du fait que les motivations de Mae ne sont jamais clairement explicitées, y compris lorsqu’elle décide de se lancer dans un double jeu avec ses patrons, incarnés par deux immenses comédiens ici en service minimum : Tom Hanks et Patton Oswalt. Quelle morale le film porte-t-il ? Soutient-il vraiment les balivernes de l’héroïne sur l’idée d’un vote rendu obligatoire par l’inscription aux réseaux sociaux, ou sur la nécessité de ne rien cacher de sa vie privée, car « tout secret est un mensonge » ? Même le gouvernement Bush avait été rappelé à l’ordre après le Patriot Act en adoptant ce genre de pensée totalitaire. De même, pour un film censé être « prophétique » et d’actualité, il aurait fallu imaginer des technologies moins absurdes que les implants cutanés infantiles (sic) ou les caméras espions en libre service – le genre de choses qui serait immédiatement interdit après une action en justice aux USA. C’est un peu comme si les olibrius qui peuplent l’indispensable Silicon Valley étaient traités avec un sérieux papal.

La charge est si peu subtile, si lourdement soulignée par les dialogues, que n’importe quel spectateur s’attendrait à voir Emma Watson se battre pour faire triompher la raison, le sens commun. The Circle s’avère si confus à ce niveau (Ponsodlt semble dénué d’idées lorsqu’il s’agit de faire monter la tension ou de créer un crescendo dramatique digne d’intérêt), si ambigu dans sa conclusion, qu’on quitte la salle avec le sentiment d’avoir vu au contraire émerger une société pire que la précédente ! C’est ce qui s’appelle se tirer une balle dans le pied. Cela permettra presque de faire oublier la paresse invraisemblable avec laquelle le film traite les protagonistes au pathos chargé qui entourent Mae : un soupirant opposé jusqu’à l’hystérie aux nouvelles technologies, une copine enjouée qui passe subitement en mode burnout, ou un père malade, joué par le regretté Bill Paxton, dont l’utilité reste encore à déterminer…


Note Born To Watch
Deuxsurcinq
The Circle
De James Ponsoldt
2017 / USA / 102 minutes
Avec Emma Watson, Tom Hanks, John Boyega
Sortie le 12 juillet 2017

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