The Double : paire gagnante

Thème littéraire, mais aussi visuel par excellence, la figure du double, quand elle n’est pas utilisée par Jean-Claude Van Damme (qui a joué deux versions de lui-même dans pas moins de quatre films), continue d’inspirer les cinéastes, comme nous l’avons vu dans une récente chronique. En effet, en attendant la sortie d’Enemy, avec Jake Gyllenhall, The Double vient actualiser avec force le célèbre roman du même nom de Dostoïevski, qui plus d’un siècle après sa parution, n’a jamais paru aussi intemporel.

Un projet d’adaptation avait pour l’anecdote failli voir le jour en 1996, sous la houlette de Roman Polanski (John Travolta, juste avant d’embarquer sur Volte/Face, devait interpréter le rôle-titre). Coïncidence ou pas, l’auteur du Locataire est, 18 ans plus tard, l’une des influences déclarées du Britannique Richard Ayoade, acteur devenu réalisateur qui s’affirme avec son second long-métrage comme l’un des auteurs les plus prometteurs de sa génération.

S’affranchir des influences

The Double : paire gagnante

L’action de The Double se déroule dans un univers clos aux perspectives tranchantes, plongé dans de stressantes ténèbres. Une sorte d’aquarium nocturne à la Dark City, vaguement rétro-futuriste, qui n’est, comme chez Kafka, qu’une extension cauchemardesque de notre propre monde, vu par les yeux d’un de ses plus angoissés résidents. Simon James (Jesse Eisenberg numéro 1), employé coincé dans un costume trop grand, travaille dans une société ubuesque dirigée par l’omniprésent et invisible Colonel (James Fox). Son directeur (Wallace Shawn) n’arrive pas à se souvenir de son nom, pas plus que l’objet de son amour, l’évanescente Hannah (Mia Wasiskowska). Le quotidien morose et solitaire de Simon prend une tournure cauchemardesque lorsque débarque dans la société son double, James Simon (Jesse Eisenberg numéro 2) qui est aussi son parfait opposé. Agressif, sûr de lui, charmeur et opportuniste, James représente tout ce que Simon n’est ou ne peut être. Effrayé, puis fasciné, Simon devient jaloux de ce double qui menace de le rendre plus invisible et inutile qu’il ne l’était déjà…

« Cette histoire où l’absurde, le surréalisme et l’humour noir règnent en maître. »

Pour tous ceux qui connaissent un peu son parcours, Richard Ayoade a le mérite, indéniable de savoir surprendre. Visage connu des amateurs de sitcom anglaise grâce à IT Crowd, l’ancien étudiant de Cambridge a démontré sa surprenante maturité stylistique dès ses débuts derrière la caméra, avec Submarine, comédie dramatique nostalgique qui lui a valu quelques flatteuses comparaisons avec Wes Anderson. Avec The Double, Ayoade redistribue brillamment les cartes en s’aventurant du côté de la fable sombre, au carrefour de multiples influences (de Brazil au Procès d’Orson Welles en passant par les premiers travaux de David Lynch, elles sont facilement repérables). Contrairement à d’autres jeunes pousses, celles-ci n’empiètent jamais sur le plaisir éprouvé devant un récit nimbé dans un humour visuel proprement réjouissant, malgré la noirceur explicite du propos.

De l’autre côté du miroir

The Double : paire gagnante

Rien n’est en effet plus déstabilisant, même en rêve, que de se trouver confronté à son propre double, son doppelgänger. Dans certaines cultures, ce genre d’événement est même souvent annonciateur d’une mort prochaine. Pour Simon, sans cesse mis en situation de contrariété ou d’humiliation (le garde qui se charge de surveiller l’entrée de l’entreprise l’oblige chaque jour à prendre un pass visiteur, l’ascenseur se bloque uniquement lorsqu’il y rentre, des policiers « chargés des suicidés » le range d’emblée dans la liste des candidats potentiels, etc.), l’arrivée de James fonctionne comme un chamboulement d’ordre existentiel, remettant en question son mode de vie, de pensée, et in fine, d’action. De rouage anonyme d’une société qui collecte à des fins mystérieuses toutes sortes d’informations sur la population, Simon doit devenir cette représentation d’un surmoi mis sous clé, qu’il déteste autant qu’il le jalouse, et qui réussit partout où il échoue. Surtout, et c’est sans doute là le vrai cœur du récit, en amour.

En effet, s’il n’a pas l’espoir de s’accomplir au travail, Simon veut toutefois rencontrer le grand amour, et il jette désespérément, jusqu’au malaise, son dévolu sur Hannah (qui travaille, ô ironie, au service photocopie, où il se rend à chaque fois pour commander… une copie seulement). Bienveillante, mais indifférente, la jeune femme s’éprend bientôt du misogyne James, et c’est là que la tendance attentiste du scénario se renverse, s’accélère et se durcit, jusqu’à une magnifique séquence de suspense domestique jouant sur les points de vue, les effets de miroir et la répétition, qui n’est pas sans rappeler formellement le travail de Brian de Palma.

Double dose d’Eisenberg

The Double : paire gagnante

Pour mener à bien cette histoire où l’absurde, le surréalisme et l’humour noir règnent en maître, Richard Ayoade s’est entouré d’une équipe de fidèles (beaucoup ont travaillé sur son précédent film), d’un directeur artistique chevronné, en la personne de David Crank (Lincoln, The tree of life), et d’un interprète idéal. Bien qu’il soit possible de voir en Jesse Eisenberg un acteur aux variations de jeu finalement limitées (à part dans Night Moves, le comédien, qui à en croire les portraits qui en sont dressés n’a pas l’air d’être un grand rigolo, ressemble toujours en gros soit à un asocial nerveux, mais cool, soit à un asocial cassant et limite antipathique), Ayoade le dirige et l’exploite ici de manière optimale. Par de subtiles variations de langage, de postures, quelques tics savamment choisis, il est pratiquement impossible de confondre dans un seul plan Simon et James, malgré le fait qu’ils soient habillés de la même manière – comme dans le roman, l’ironie vient du coup du fait que leur entourage voit Simon et James comme deux personnes bien distinctes, et non des sosies.

La performance de l’acteur, idéalement soutenu par Mia Wasiskowska, que le film a l’intelligence de ne pas décrire comme une fraîche et innocente jeune femme, mais comme un être parfois contradictoire, attachant, mais aussi superficiel, n’est pas le seul pilier sur lequel s’appuie la réussite de The Double. Par l’extrême rigueur qu’il s’impose dans le choix de ses cadres (presque tous les plans expriment par leur composition, leur longueur ou leur éclairage, un sentiment ou une idée de sous-texte pertinent), la méticulosité de ses choix sonores – du sound design à la BO à la versatilité toute tarantinienne -, la fluidité d’un montage qui file à l’essentiel sans s’interdire quelques embardées purement sensorielles, Ayoade fait de The Double une expérience à la fois extrêmement particulière, mais aussi immédiatement accessible, de par ses thèmes universels et ses références familières. Il fait entre autres le choix, compréhensible, de dévier de la fin originelle du roman pour accorder un espace de légèreté, voire (soyons fous) d’optimisme à ses personnages. Ce choix pourra décevoir ceux qui s’attendaient à une chute sans fond dans la folie mentale, dans l’aliénation totale, thème qui constituait l’essence du récit de Dostoïevski. Mais il permet en fin de compte à Richard Ayoade d’apposer véritablement sa marque sur cette histoire qu’il parvient à faire sienne. Et avec quelle assurance !


Note Born To Watch
Quatresurcinq

The Double
De Richard Ayoade
2013 / Royaume-Uni / 93 minutes
Avec Jesse Eisenberg, Mia Wasiskowska, Wallace Shawn
Sortie le 13 août 2014

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