The Go-Go Boys / Electric Boogaloo : les deux visages de la Cannon

Un logo légendaire. Charles Bronson, la moustache des mauvais jours, mitraillette au poing, la Big Apple en feu en arrière-plan et un hélicoptère au fond, des centaines de munitions sur l’épaule. Chuck Norris, deux flingues en main, sauve la planète des méchants terroristes russes, la poitrine à l’air. Ça vous dit quelque chose ? Un dernier pour la route : Sylvester Stallone, casquette à l’envers, écrase le poignet d’un énorme mastodonte pas uniquement nourri aux céréales, sans perdre une bretelle. Vous avez sans doute reconnu Un justicier dans la ville (Michael Winner, 1974), Invasion U.S.A. (Joseph Zito, 1986) et Over the top (Menahem Golan, 1987). Nombre de compétitions de bras de fer improvisées en cour de récré, des paroles répétées par cœur, des VHS usées et de scènes remontées et redoublées sur YouTube en témoignent : il se cache dans ces perles bis des années 80 un patrimoine cinématographique indéniable.

Ces séries B voire Z, de mauvais goûts, primales et bêtes, malgré tout devenues des classiques et surtout des plaisirs coupables typiquement masculins, sont issues de l’imagination boulimique de la Cannon (rien à voir avec les caméras). Derrière ce bouillonnant cinéma d’exploitation, régressif et populaire, se cachent deux cousins israéliens venus chercher la terre promise en Amérique : Menahem Golan, derrière la caméra et Yoram Globus, au portefeuille.

« Do business in Hollywood »

The Go-Go Boys/ Electric Boogaloo : les deux visages de la Cannon

Côté pile, deux fous de cinéma, à la soif assez inépuisable pour créer leur propre studio et produire 15 films par an au fait de leur gloire, au milieu des années 80. « Je ne comprends pas comment il est possible de réaliser un film avec 100 millions de dollars. Donnez-les-moi et j’en ferai dix ! » disait Menahem Golan. Financés par des ventes internationales sur la foi d’une affiche où trônaient leurs stars maison (Norris, Bronson, puis Michael Dudikoffe et Jean-Claude Van Damme), les films Cannon, comparés par ses fondateurs eux-mêmes à de l’artisanat, connurent un véritable succès durant une décennie. Les deux compères, surnommés les « Go-Go Boys » devinrent un phénomène populaire, tutoyant les grosses majors comme Warner Bros, auxquelles ils rêvaient de ressembler.

« Il se cache dans ces perles bis un patrimoine cinématographique indéniable. »

Côté face, une envie irrépressible de reconnaissance, en particulier de la part de Golan, le volubile. Il semblait plutôt évident que leur flotte d’acteurs mythiques, mais mauvais, leurs scénarios écrits en quelques semaines et leurs montages bourrés d’incohérences ne valaient pas tripette pour les Oscars. Alors le duo donna carte blanche, dès qu’il le put, à des réalisateurs reconnus, comme Robert Altman (Fool For Love), Andrei Konchalovsky (Runaway Train), Franco Zefirelli (Otello), Jean-Luc Godard (qui signa son contrat pour réaliser Le Roi Lear sur un bout de nappe), John Cassavetes (Love Streams), Barbet Schroeder (Barfly). Comme il le dit dans Electric Boogaloo, John Cassavetes n’a jamais été aussi heureux de tourner un film tant il bénéficiait d’une liberté totale.

Comme si cela ne suffisait pas, tandis que son cousin tourne et supervise parfois plusieurs films en même temps, Globus, le taciturne, rachète cinémas sur cinémas et finance des tournages dans le monde entier. L’Oscar tant espéré arrive d’ailleurs, mais via une coproduction internationale. Oubliant ses préceptes économiques de jadis, Cannon se lance dans la production de blockbusters. Après le déjà couteux Pirates de Polanski, le bide de Superman IV : The Quest for peace (1987) engloutit les finances du studio, comme la carrière de Christopher Reeve. Golan s’emballe : il veut tourner toujours plus de films pour se renflouer, mais la dette envers le Crédit Lyonnais atteint des sommes astronomiques. Globus, incapable de raisonner son cousin Golan, quitte le navire Cannon qui coule et vogue vers de nouveaux horizons. La Mondial Pictures Inc. lui tend les bras.

Réécrire l’histoire

The Go-Go Boys/ Electric Boogaloo : les deux visages de la Cannon

L’histoire de Menahem Golan et de Yoram Globus aurait pu s’achever sur la triste fin de la Cannon. Mais en 2014, deux documentaires, diffusés lors de l’Étrange Festival font renaître cet âge d’or aux yeux des nostalgiques. L’Australien Mark Hartley (les documentaires Not Quite Hollywood, Machete Maidens Unleashed! et le remake de Patrick) n’a pas obtenu l’autorisation de Golan et de Globus pour réaliser Electric Boogaloo, baptisé ainsi en référence à la ridicule suite de Breakin’, un film… sur la breakdance. En absence des protagonistes de son histoire, le documentariste s’appuie sur une flopée de témoignages de personnes qui ont connu de près l’épopée de la Cannon. Grâce à ces souvenirs uniques, il explore la partie noire de la maison de production. Il raconte comment les deux Israéliens vivaient en marge des tapis rouges et des soirées VIP à Los Angeles. Méprisés par l’élite cinéphile de l’époque, ils subissaient souvent les railleries en raison de leur accent et de leur anglais approximatif et de leurs manières peu conventionnelles de faire des films. Mais le film montre également comment la Cannon récoltait ce qu’elle avait elle-même semé. Figure emblématique de la « famille » Cannon, l’American Ninja Michael Dudikoff confie qu’après ce film qui l’a rendu célèbre, Menahem Golan lui avait prédit une carrière étincelante. La fermeture du studio et la séparation de ses « pères » de cinéma laissèrent l’acteur, comme de nombreux autres, orphelin. Sans être totalement « à charge », se laissant parfois aller au pur hommage, ce documentaire, produit par Brett Ratner, rétablit une vérité que des ego malmenés voudraient enterrer : ils faisaient du cinéma populaire, certes, mais restaient rudes en affaires, et extrêmement pingres sur les tournages.

The Go-Go Boys/ Electric Boogaloo : les deux visages de la CannonThe Go-Go Boys, signé par la réalisatrice Israélienne Hilla Medalia (Web Junkie, Dancing in Jaffa) s’avère lui être un document « officiel », voulu et autorisé par les principaux intéressés qui se prêtent au jeu des questions-réponses. Dans leurs sillages, Jean-Claude Van Damme et quelques fidèles se confient, la larme à l’œil. « Ils faisaient tout ensemble, raconte un proche. Si Yoram acquérait une voiture de sport verte, Menahem achetait le même modèle en rouge. » Le spectateur assiste aux retrouvailles émouvantes des deux compères fatigués par le temps. Malgré une partialité du documentaire que laisse présager son côté autorisé, Menahem Golan ne se ménage pas pour autant. À contrecœur, il reconnaît une partie des travers de Cannon (notamment sur Superman IV)… pour repartir ensuite, avec les yeux pétillants d’un enfant, sur une anecdote plus glorieuse !

Rentrés en Israël, ils sont tous les deux un peu brisés. La nouvelle aventure de Yoram Globus avec la Mondial Pictures Inc. a tourné court pour cause de détournement de fonds. Grâce aux dividendes gagnés lors du « divorce », Menahem Golan a également fondé sa société et continué de tourner des films (qui ne sortent pas d’Israël). Cependant, il crève les yeux qu’il ne s’est jamais vraiment remis de la brouille avec son cousin. Toujours aussi volubile, le réalisateur de 85 ans manifeste à la fin du documentaire une envie irrépressible de reformer le duo de choc et de repartir en tournage. Ensemble, ils ont monté les marches de Cannes en mai dernier, en souvenir du temps où ils trustaient l’affiche et les façade de la Croisette avec leur « Festival Cannon ». Trois mois plus tard, Menahem Golan décédait chez lui à Jaffa et achevait, par là même, l’histoire extraordinaire d’un rêve américain, fraternel et terriblement cinéphilique.

Ces deux documentaires, complémentaires et particulièrement riches, rendent hommage, à leur manière, à des monuments du cinéma américain. Ils servent de testament pour ces deux personnages hors-normes et pour ces films, qui malgré leurs nombreux défauts (et pour certains leur nullité crasse), sont encore regardés avec un œil nostalgique par les adultes qui ont grandi avec eux. Ils permettent enfin de constater l’impact de ces séries B sur le cinéma hollywoodien. Die Hard ou les Expendables auraient-ils vu le jour si Chuck Norris et ses compères n’avaient pas montrer comment sauver le monde à de multiples occasions ?



Merci à l’Étrange Festival et à Audrey, de makna presse.

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