The Green Inferno : le banquet est ouvert

Après toutes ces années passées, en apparence, loin du combo, il était permis d’oublier qu’Eli Roth, avant d’être l’ami de Quentin Tarantino et un acteur pas très subtil, était aussi un réalisateur dont le nouveau titre de gloire se faisait attendre. La sortie coup sur coup de Knock Knock en salles, et du longtemps « placardisé » The Green Inferno en VOD est venu rappeler que l’enfant terrible du torture porn n’en avait pas fini avec la mise en scène. Ça peut en chagriner certains, mais si l’artiste lui-même a indéniablement quelque chose d’agaçant (sa tendance à survendre son côté cinéphage, et de manière générale, son égocentrisme, sont assez proéminents), il n’est pas pour autant un homme de compromis. En cela, The Green Inferno, son hommage énamouré aux films de cannibales de Ruggero Deodato et consorts, ressemble moins à une œuvre réfléchie et patiemment pensée, qu’à un acte de bravoure permettant à Roth de cimenter une bonne fois pour toutes sa réputation de petit pape du gore.

Depuis deux ans que le film a été tourné (nous avions même eu le temps de publier une première preview il y a plus d’un an), Eli Roth a eu tout loisir de raconter en détails les conditions de tournage « éprouvantes » auxquelles lui et son équipe – majoritairement chilienne – ont été confrontées. The Green Inferno, comme tout bon rejeton avoué d’un Cannibal Holocaust, se devait d’être tourné dans une jungle inhospitalière, amazonienne en l’occurrence. Sur place, la production a réussi à recruter une tribu d’indigènes qui n’avait jamais vu l’œilleton d’une caméra pour plus d’authenticité. Roth s’est en outre adjoint les services des vétérans du maquillage qui tâche Greg Nicotero et Howard Berger, entre deux épisodes de Walking Dead. Jusqu’à ce mois de septembre, période à laquelle le film a bénéficié d’une exposition médiatique inespérée, un voile calculé avait été posé sur ce qui constituait finalement l’attrait principal d’un tel projet : les scènes gore, réalisées avec bien plus de moyens (pas plus de 5 millions de dollars, attention, mais c’est déjà plus qu’un Cannibal Ferox en 1981) que les « vieux bis ritals » cités dans le générique de fin. Alors ? Cet enfer vert est-il aussi insoutenable que les producteurs et distributeurs – en l’occurrence Blumhouse, qui le distribue via sa branche digital – voudraient nous le faire croire ?

Un supplice avant l’autre

The Green Inferno : le banquet est ouvert

Avant de le savoir, il faudra sacrifier à la science du scénario typique d’Eli Roth. Crédité comme co-scénariste aux côtés de Guillermo Amoedo (avec lequel il avait déjà gribouillé le script du bien nul Aftershock, dont on retrouve ici une partie du casting sud-américain), Roth s’emploie comme dans ses Hostel à consacrer quarante bonnes minutes à ses personnages. Une nouvelle fois, ce sont des étudiants, qui partent de New York avec des idées altermondialistes dans la tête, et suivent comme des moutons trépanés la voix de leur leader, Alejandro (Ariel Levy), un activiste à guitare rapidement antipathique. Le petit groupe compte sur la communication virale pour empêcher la déforestation d’une région péruvienne, et l’élimination pure et simple des indigènes qui se trouveraient sur le chemin des bulldozers. Excités comme lors de leur premier voyage Erasmus, les naïfs Américains ne s’attendent toutefois pas à ce qui les attend sur le chemin du retour : alors qu’il vole au-dessus de l’Amazonie, leur avion s’écrase, tout près du territoire d’une tribu… de cannibales. Ces derniers n’ont jamais entendu parler de Twitter, mais ils sont par contre passés maîtres dans l’art de la réduction de têtes et de l’assaisonnement de côtes flottantes. Comme le résume le chef du village avec un demi-sourire gourmand en voyant ces alléchantes proies : «C’est un miracle ! »

« Curieusement, le montage trouve de nombreuses manières d’éviter la surdose d’horreur à l’écran, en suggérant plus qu’il ne montre l’inimaginable. » Ceux qui avaient rongé leur frein devant les 45 premières minutes potaches d’Hostel doivent donc être prévenus : Green Inferno prend son temps avant d’arriver à ce redouté plat de résistance. À l’aide de dialogues affreusement plats et fonctionnels, le film tente de donner une certaine épaisseur à ses protagonistes, et en particulier à Justine, l’héroïne qui embarque dans cette aventure parce qu’elle en pince pour le beau Alejandro. Incarnée par Lorenza Izzo, compagne à la ville de Roth (et également à l’affiche d’Aftershock et Knock Knock), Justine apparaît intéressante par défaut, parce qu’elle est de toutes les scènes et qu’elle n’est pas résumée par un simple trait de caractère comme les autres. Entre la copine jalouse, le fumeur de beuh, le gros timide, la lesbienne tatouée, la blonde hystérique et le courageux anonyme (vraiment, c’est tout ce qu’on peut dire d’eux, certains ne voyant même pas leur prénom prononcé plus d’une fois), c’est la fête de la chair à canon, encore plus que dans le diptyque torturé de Roth. La caractérisation la plus affreusement simpliste du lot revient malgré tout au fameux Alejandro, connard invraisemblable – comment un tel type peut-il réunir autant de followers ? – dont les motivations semblent changer en fonction des circonstances. Pas de risque donc que la disparition d’une partie de ces pieds nickelés émeuve le public : le problème vient plutôt du temps disproportionné qui leur est consacré avant le début du festin.

Le gore et la morale

The Green Inferno : le banquet est ouvert

De ce côté-là, The Green Inferno met les choses au point quand il le faut : la scène la plus traumatisante a lieu lors de l’arrivée au village, et du premier sacrifice qui s’ensuit. Roth, loin d’être l’égal de son pote Quentin lorsqu’il s’agit de mise en scène, sait toutefois se débrouiller pour maximiser l’impact de ses séquences sanglantes. En l’occurrence, les effets des anciens de KNB, tout sauf digitaux, sont pour beaucoup dans le réalisme assez remuant de la scène. Le maquillage intégral des figurants locaux, tous recouverts de rouges à l’exception d’un terrifiant bourreau, participe également à l’ambiance douloureusement anxiogène de ces quelques minutes barbares. La suite ne sera bien entendu pas plus sage, mais « curieusement », le montage trouvera de nombreuses manières d’éviter la surdose d’horreur à l’écran, en suggérant plus qu’il ne montre l’inimaginable. Le « test de virginité », par exemple, n’a pas besoin d’être explicite pour faire frissonner. Signe d’un vrai changement d’époque, le film est aussi assez prude en matière de nudité, malgré son classement R revendiqué.

Finalement, ce qui marque le plus les esprits, dans ce gros film d’exploitation anachronique, n’est pas tant son côté « expérience interdite » (les terrifiants Serbian Film et Human Centipede 2, entre autres, sont d’un autre niveau dans ce domaine), que la persistance des marottes d’Eli Roth. Son humour gras d’une part, se traduit à l’écran par des « gags » à base de pets, de fumette, de masturbation ou de jambes coupées tellement déplacés qu’ils interloquent plus qu’ils ne font rire. Le réalisateur se fend aussi à nouveau d’une diatribe violente contre la jeunesse américaine, qui quand elle n’est pas ridiculisée pour son ignorance et son obsession pour le sexe, se voit crucifiée pour sa dépendance aux réseaux sociaux et sa condescendance envers les « sous-cultures », qu’elle soutient pour satisfaire sa conscience. Un constat accablant et unilatéral, que Roth nuance heureusement à la faveur d’une morale assez maligne (en gros, le respect et la protection des cultures, même sauvages, prime sur tout le reste), malheureusement noyée dans une poignée d’ultimes rebondissements décousus et incohérents.


Note Born To Watch
Trois sur cinq

The Green Inferno
D’Eli Roth
2013 / Chili – USA / 100 minutes
Avec Lorenza Izzo, Ariel Levy, Daryl Sabara
Sortie le 16 octobre en VOD, le 13 janvier 2016 en vidéo

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