The Neon Demon : miroir, mon horrible miroir…

Le cinéma déceptif selon Nicolas Winding Refn, acte 2. Passée la séquence « contre-pied à Drive » qui était manifestement l’une des principales mamelles de l’inspiration d’Only God Forgives (il suffit de voir comment le réalisateur insiste sur ce point dans le documentaire réalisé par sa femme, My life directed by Nicolas Winding Refn), le Danois était une nouvelle fois attendu au tournant avec ce projet The Neon Demon qui le ramène une fois de plus en Californie. Cette fois encore, le nouveau « NWR » (à écrire avec la même police qu’YSL, s’il vous plaît) marche dans les traces d’un genre rebattu par Hollywood : après le film noir plein de courses-poursuites, voici le film d’horreur provoc’, tendance Brian Yuzna mixé à David Lynch.

Dire que Mulholland Drive et Society (satire de la haute bourgeoisie californienne ultra-hardcore réalisée au crépuscule des années 80 par Yuzna) sont deux des influences écrasantes de The Neon Demon – en plus, cela va sans dire, de Suspiria -, tient de l’évidence. Même si le film constitue une expérience férocement unique, les thématiques, les ambiances, les flottements oniriques, cette capacité à sidérer tout autant qu’à révulser le spectateur, soudainement perdu dans un dédale de séquences cryptiques, sont les mêmes. Aussi singulier qu’il soit, ce film glacé sur le narcissisme moderne en appelle à des univers déjà plus identifiables que l’escapade thaïlandaise absconse de 2013.

Beautés empoisonnées…

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The Neon Demon se déroule dans le monde sans pitié de la mode. Un univers complètement fantasmé par Winding Refn, qui a certes tâté le terrain en réalisant des pubs pour des grands couturiers, mais qui a imaginé une version plus viciée et surréaliste à l’écran, loin, très loin des froufrous gentillets de Prêt-à-porter. Dans cette sphère compétitive où seule compte la jeunesse et la beauté, Jesse (la troublante Elle Fanning), la proverbiale fille de province débarquée dans la Cité des Anges, fait figure de brebis tombée du ciel. Une proie, plus qu’une prédatrice, lâchée dans le monde des shootings excentriques et des parades technos pour hipsters, avec sa seule blondeur virginale pour arme fatale. Jesse fait tomber les barrières sans même les pousser, signant un contrat grâce à des photos amateur, posant pour un photographe star étrange, défilant pour un designer en vogue… Jesse fascine la maquilleuse Ruby (excellente Jena Malone, Sucker Punch), qui la prend sous son aile, et suscite la jalousie de Gigi (Bella Heathcote, Dark Shadows) et Sarah (Abbey Lee, Mad Max Fury Road). Deux androïdes des podiums, des âmes vides qui ne peuvent digérer cette réussite insolente, et cette beauté que des dizaines d’opérations chirurgicales n’ont pu leur donner.

« The Neon Demon est aussi futile dans sa morale transparente que les personnages qu’il fait poser comme des marionnettes devant sa caméra. »

En s’aventurant pour la première fois dans une narration exclusivement centrée sur la psyché féminine, Winding Refn attise notre curiosité, dès le générique croulant sous les paillettes et les polices de caractères fluos. Lui qui s’était fait le spécialiste des explosions violentes de pulsions machistes, chez les dealers, les vikings, les taulards ou les justiciers du volant, déploie cette fois une imagerie beaucoup plus éthérée, insaisissable. Comme pour signifier le dérèglement palpable de la réalité que suscite l’apparence de Jesse, qui attire à elle tous les regards des deux sexes, The Neon Demon, encore plus que d’habitude, vise l’abstraction pure. Winding Refn a collaboré avec la directrice photo Natasha Brier (The Rover), et le résultat est conforme à ce qu’on pouvait attendre d’un esthète brillant abordant le rivage du « fashion movie ». Le film déborde de plans d’une beauté clinique, emballable, comme des affiches pop art en mouvement, où pointeraient dans les coins du cadre les signes annonciateurs d’un pourrissement intérieur inéluctable. Naïf, le petit ami de Jesse soutient lors d’une scène-clé que l’apparence ne fait pas tout chez une personne : s’il s’était aventuré au-delà de celle, angélique, de la jeune fille, il aurait pourtant vu naître une noirceur qui ne demandait qu’à grandir.

… et fashion victimes

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Ce discours, toujours efficace, sur la beauté du mal et les sacrifices, physiques et moraux, que la célébrité et la gloire exigent chez les esprits faibles, n’est pas nouveau au cinéma et à la télévision. The Neon Demon évoque souvent, surtout durant sa première heure, un spin-off sacrément luxueux de Nip/Tuck, la satire et l’humour se taillant une vraie place dans l’aventure de Jesse au pays étrange des top models anorexiques retapés de partout (le passage chez la directrice de mode jouée par Christina Hendricks est particulièrement savoureux). La suite du programme, par contre, se révèle bien plus inconfortable, comme si Winding Refn se rappelait à mi-parcours qu’il ne devait pas rendre tout de suite sa ceinture de « cinéaste provocateur » chèrement acquise. Cannibalisme, nécrophilie, sexe déviant, serial-killers et expériences psychotroniques transforment The Neon Demon en odyssée cauchemardesque et sanglante sans retour, le dernier acte jubilant visiblement à empiler les transgressions comme des perles sur un collier.

C’est dans ces moments que le film, par ailleurs véritablement inspiré dans ses recherches visuelles, trouve ses limites : Winding Refn y apparaît comme un petit malin très conscient de sa vaniteuse recherche de doubles sens. Conscient qu’il peut nous énerver, à dévier de sa prévisible et squelettique histoire pour enchaîner les métaphores lourdingues. The Neon Demon est aussi futile dans sa morale transparente que les personnages qu’il fait poser comme des marionnettes devant sa caméra. Plus bis que grandiose, comme s’il fallait éviter la pose existentielle pour se réfugier dans les effets-chocs, qui font sensation sur le moment, mais annihilent toute possibilité d’analyse profonde. Semblable à l’industrie qu’il filme, The Neon Demon n’est qu’apparence et destruction de ce qui la constitue. Certaines images du film resteront toutefois en mémoire, moins pour l’écho inquiétant qu’elles auraient pu laisser en nous (c’est là le génie des films de Lynch par exemple), que pour la préciosité manifeste avec laquelle elles ont été conçues.


Note Born To Watch
Troissurcinq

The Neon Demon
De Nicolas Winding Refn
2016 / USA – France – Danemark / 110 minutes
Avec Elle Fanning, Abbey Lee, Keanu Reeves
Sortie le 18 juin 2016

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