The Revenant : la fureur de survivre

Beaucoup d’encre a été versée, y compris dans notre preview, pour expliquer à quel point le tournage de The Revenant fut une épreuve pour ses participants. À une époque où le digital permet de créer dans la chaleur d’une salle d’ordinateurs les plus photoréalistes des paysages sauvages, la notion même de devoir souffrir pour l’art au cinéma, de devoir, comme Werner Herzog, remonter un satané bateau sur une montagne pour en tirer des images indélébiles, a pris du plomb dans l’aile. Auréolé de son Oscar pour Birdman (qu’il était venu pour l’anecdote recevoir entre deux jours de tournage en Colombie britannique), Alejandro Gonzalez Inarritu s’est mis en tête de réaliser son Fitzcarroldo à lui. Une épopée hyper-réaliste, dont l’idée maîtresse serait de faire ressentir physiquement au spectateur la sauvagerie insoupçonnable d’une époque révolue. Et pour y parvenir, pour que le spectateur grince lui-même des dents devant ce calvaire, il fallait que l’équipe, et en particulier la star du film, Leonardo Di Caprio, souffre littéralement à l’écran.

L’expédition sauvage

The Revenant : la fureur de survivre

Ça n’est sans doute pas un hasard si DiCaprio incarne dans The Revenant un homme s’extirpant d’une fosse de fortune avec des plaies béantes, et si un Judas en haillons passe son temps à convoiter une récompense synonyme de fortune personnelle. Inarritu n’est pas connu pour sa légèreté avec les symboles christiques, et de fait, son film s’apparente moins à une grande aventure chez les pionniers qu’à un chemin de croix ensanglanté, enveloppé dans un grand mysticisme. L’histoire de The Revenant, basée sur le roman de Michael Punke, s’inspire du destin d’un trappeur malchanceux, Hugh Glass, joué par l’acteur fétiche de Scorsese. Nous sommes dans les années 1820, avant la ruée vers l’or, et l’Ouest américain est alors moins synonyme de conquête que de désespoir. L’hiver est glacial, la région immense, inconnue, désertique, à part les tribus d’Indiens qui marchandent ou tuent, au choix, les colons anglais et français retranchés dans des forts dérisoires.

C’est dans cet environnement sans pitié que se retrouve plongé Glass, lourdement blessé après une attaque d’ours. Cet éclaireur mutique protège son fils, un métisse indien, mais ne peut désormais plus rien pour lui. L’expédition emmenée par le capitaine Henry (Domnhall Gleeson, dans tous les bons coups depuis Ex Machina) doit le laisser à regret aux mains d’un trappeur grogneur, Fitzgerald (Tom Hardy) et d’un jeune bleu, Bridger (Will Poulter, Le Labyrinthe). À eux de veiller sur lui pendant ses dernières heures. Seulement, Fitzgerald ne veut pas tomber aux mains des Indiens, et bientôt, Glass se retrouve laissé pour mort en pleine nature, à moitié enterré. Dès lors, seul le besoin de vengeance lui permet de survivre aux éléments, aux animaux sauvages, aux Indiens, à la faim et au froid qui menacent de l’engloutir.

Chaos et virtuosité

The Revenant : la fureur de survivre

Malgré la simplicité de ce pitch de survival, qui se résume finalement à une course-poursuite à distance entre deux hommes poussés à leur point de rupture, The Revenant déploie durant ses deux heures et demi de métrage un dispositif visuel qui le transforme en véritable fresque sensitive. Comme s’il fallait dépouiller l’aspect narratif de tout élément extérieur, tout contexte, pour en extirper le thème qui obsède le plus ici le metteur en scène : l’impuissance éternelle de l’Homme face à la Nature implacable. Blessé mortellement, Glass est réduit à l’état de quasi mort-vivant pendant une bonne partie du film. Son souffle rauque envahissant la bande-son, la buée de sa respiration s’étalant à plusieurs reprises sur la caméra (un effet si étonnant qu’il faut un moment pour se rendre compte qu’il ne s’agit pas d’une prise ratée) : autant de moyens utilisés par Inarritu pour signifier que la vie courte encore en lui, pour nous associer à cet état de résilience absolue face à un environnement qui semble n’exister que pour l’anéantir.

Bien entendu, qui dit réalisme dans un cadre aussi impitoyable, dit brutalité parfois insoutenable, et The Revenant n’attend pas longtemps pour nous délivrer un premier uppercut sensoriel. De la même façon que son compatriote Alfonso Cuaron, Inarritu chorégraphie dès les premières minutes un plan-séquence estomaquant d’une attaque d’Indiens en bord de rivière. La mort frappe les colons comme leurs ennemis de manière arbitraire, dans une scénographie du chaos qui repose paradoxalement sur des mouvements de caméra très fluides. Tout le contraire d’une shaky cam, donc, ce qui ne fait que renforcer la sauvagerie des événements qui se déroulent sans prévenir. Cette scène, la première d’une longue série d’exploits filmiques conçus par le cinéaste, donne un indice éclatant du niveau de préparation et perfection technique auquel s’est astreinte l’équipe.

Un calvaire indispensable

The Revenant : la fureur de survivre

Quels que soient les griefs qui peuvent être faits à The Revenant, en particulier sa gestion du rôle des Indiens, qui jouent essentiellement un rôle de deus ex machina à répétition selon une logique géographique hasardeuse, ses qualités cinématographiques sont de l’ordre de l’évidence. Une nouvelle fois, le chef opérateur Emmanuel Lubezki s’est surpassé pour créer un look inédit, magnifiant des paysages jamais vus sur un écran avec un grand luxe de détails. Il est maintenant de notoriété publique que le film s’est non seulement tourné dans l’ordre chronologique (un sacré pari en soi, qui a contribué à provoquer le report du tournage des dernières bobines), mais entièrement en lumière naturelle. Le défi tenait de l’inconscience pure, mais Inarritu en a tiré les images qu’il attendait : jamais ou presque n’avait-on vu de grandes étendues sauvages filmées de cette manière en écran large, avec une profusion de grands angles notamment inhabituelle à cette échelle de production.

« Tom Hardy hérite lui d’un rôle inqualifiable, plus inquiétant et peut-être plus hypnotique encore, de trappeur haineux et traumatisé. »

Bien sûr, The Revenant n’est pas entièrement dénué d’effets spéciaux, bien au contraire : l’attaque de l’ours, qui fait tant parler et à raison, est un morceau de bravoure autant technique qu’artistique (la scène est une note d’intention à elle toute seule), d’un niveau de réalisme qui surpasse même des titres comme L’Odyssée de Pi ou La planète des singes : l’affrontement. Mais ces derniers ne viennent jamais détourner notre attention de la sensation palpable d’authenticité recherchée par le film.

Le froid qui pétrifie les corps, le danger mortel des pluies de flèches qui zèbrent l’écran, la faim qui tenaille des hommes livrés à eux-mêmes, le délire fiévreux qui s’empare d’un mourant face à l’immensité, l’odeur pestilentielle des carcasses d’animaux qui jonchent la neige : tout cela transparaît organiquement dans la mise en scène, au diapason des épreuves que rencontre Hugh Glass. Pour parvenir à rendre fascinant ce calvaire solitaire qui occupe une bonne partie de The Revenant, DiCaprio n’y est pas allé de main morte. Sa campagne pour l’Oscar s’est construite sur ses récits de baignades prolongées dans des rivières glaciales, ses festins de viande crue mangée en gros plan, ses animaux dépecés et ses cascades dangereuses capturées en plan-séquence. Ce martyre pour la bonne cause, façon Jeremiah Johnson hardcore, peut légitimement passer pour du marketing, mais il faut voir le résultat à l’écran pour comprendre le but de ces sacrifices. Tout repose dans The Revenant sur le degré de dévouement de l’acteur à un rôle avant tout physique : DiCaprio se devait, pour que le film fasse sens, d’être aussi authentique que le décor filmé. De ce point de vue, sa prestation habitée, qui n’en est pas moins complexe et émouvante, mérite d’être saluée à sa juste mesure.

L’atout Hardy

The Revenant : la fureur de survivre

De l’autre côté du spectre, Tom Hardy hérite lui d’un rôle inqualifiable, plus inquiétant et peut-être plus hypnotique encore, de trappeur haineux et traumatisé par un scalp malheureux, qui forme le parfait négatif de Glass. Hardy, avec la même étincelle de sadisme dans le regard qu’à l’époque de Bronson, se glisse avec une aisance confondante dans la défroque de ce rustre intégral, qui écrase de sa présence tout son entourage. L’intrigue parallèle de son retour au fort donne l’occasion d’admirer quelques-uns des magnifiques décors en dur construit par le légendaire production designer Jack Fisk, qui, et ça n’est pas un hasard, avait entre autres travaillé sur Le Nouveau Monde. Le film de Terrence Malick constitue sans doute l’un des points de référence d’Inarritu, qui tente d’intégrer dans un récit linéaire qui n’en demandait peut-être pas tant, la même touche de mysticisme et de symbolisme éthéré, sans que cela n’enrichisse son propos. Ces apartés maladroits et récurrents mis à part, The Revenant reste un sacré morceau de cinéma. Une transe virtuose assénée comme une gifle, inconfortable et douloureuse, qui s’expérimente les yeux écarquillés.

Bonus

Un autre film s’est intéressé avant The Revenant au périple insensé de Hugh Glass : Le Convoi Sauvage (1971), de Richard C. Sarafian.


Note Born To Watch
Quatre sur cinq
The Revenant
D’Alejandro Gonzalez Inarritu
2015 / USA / 156 minutes
Avec Leonardo diCaprio, Tom Hardy, Domnhall Gleeson
Sortie le 24 février 2016

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