The Rover : en panne sèche ?

Qu’on se le dise : les Australiens sont du genre pessimiste quand il s’agit d’imaginer l’avenir de la planète. Du pays qui a enfanté Mad Max émerge cette année un nouveau film post-apocalyptique qui pourrait en être un cousin éloigné, pas loin d’être aussi barbare, mais bien plus méditatif. The Rover, passé par la case « séance de minuit » du dernier Festival de Cannes, se révèle en quelque sorte être une version « film noir » du classique de George Miller. C’est également, ce qui explique la sélection sur la Croisette du deuxième long-métrage de David Michod, arrivé en force sur les radars de l’ensemble de la critique en 2010, avec le formidable polar familial Animal Kingdom, où il dirigeait entre autres Joel Edgerton (Warrior, Gatsby), ici co-scénariste.

L’histoire de The Rover se déroule dans un futur proche et incertain au pays des koalas, « dix ans après la chute » comme l’indique le carton d’ouverture. Contrairement à Miller, Michod n’a aucune envie d’expliciter les causes de cette « chute », qu’on imagine d’ordre économique, mais plutôt d’en montrer les effets et les caractéristiques, par petites bribes visuelles ou dialoguées. Le spectateur apprend par exemple que la seule monnaie acceptée dans ce monde est le dollar américain, ou que l’industrie minière du pays, qui était sans doute sa seule richesse restante (exploitée apparemment par la Chine), est à l’agonie. Surtout, il apparaît clairement que la valeur d’une vie humaine a considérablement baissé : dans ces terres désertiques, où quelques soldats en arme demeurent la seule trace visible d’une société ordonnée, c’est la loi du plus fort, ou du moins humain qui règne.

Au pays du sang et du désespoir

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Ce portrait pourrait être celui d’Éric (Guy Pearce). Chevelure hirsute et éparse, barbe sauvage, Éric traîne sa tristesse à l’intérieur de la seule possession qui lui reste : sa voiture. Alors qu’il s’arrête pour se désaltérer dans un bouge infâme, un trio de cambrioleurs en fuite échoue spectaculairement de l’autre côté de la route. Sortants indemnes de leur accident, les braqueurs décident de voler le véhicule d’Éric, à son grand désarroi. Après avoir tenté sans succès de les rattraper, Éric décide de tout faire pour récupérer son bien, embarquant dans sa sanglante odyssée le quatrième larron du groupe laissé pour mort, Rey (Robert Pattinson).

Quelles que soient les attentes qui pesaient sur David Michod après ses flamboyants débuts, elles ne pouvaient être plus contredites qu’avec un projet comme The Rover : alors qu’Animal Kingdom se caractérisait par une profusion de personnages et une trame complexe, donnant à l’ensemble des allures de saga familiale échevelée, le script de The Rover suit une ligne droite tellement squelettique qu’elle en devient presque dérangeante. Après tout, le spectateur ignore pendant très longtemps pourquoi Éric tient tant à récupérer cette dérisoire voiture, quitte à laisser derrière lui une pile de cadavres. L’ambiance feutrée, nocturne de son premier long laisse place à un road movie existentiel, rythmé par la partition dissonante et inconfortable d’Antony Partos, où les éclats de violence sanguinaire surgissent d’un script contemplatif comme autant de rappels à l’ordre : même si ses personnages semblent être passés de l’autre côté du désespoir au point de ne même plus pouvoir formuler en mots leur spleen perpétuel, Michod n’oublie pas de souligner à quel point dans le monde de The Rover, chaque rencontre avec un inconnu peut déboucher sur un carnage. Personne n’est épargné, et n’importe quelle trace d’humanité ne servira qu’à souligner à quel point celle-ci est inutile : les balles règlent ici plus vite les problèmes qu’une discussion à cœur ouvert.

Post-héroïsme

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Malgré la puissance de la vision et du parti-pris choisi par Michod, qui tire le meilleur de son décor décharné et inquiétant, dans un style qui n’est pas sans évoquer son compatriote John Hillcoat (La Proposition, The Road), The Rover provoque toutefois une certaine frustration. Le côté dérisoire des enjeux narratifs – le scénario prend toutefois soin de contredire cette impression lors d’une impressionnante et muette scène finale -, les quelques problèmes de logique qui parsèment l’intrigue (pourquoi les braqueurs volent-ils la voiture d’Éric puisque la leur fonctionne encore très bien ? Pourquoi ce dernier n’est-il pas éliminé lorsqu’ils en ont l’occasion, alors que la notion de crime impuni semble être au cœur de la morale du récit ?), ces problèmes sont d’autant plus voyants que le film accuse régulièrement de sévères chutes de rythme.

« Le script suit une ligne droite tellement squelettique qu’elle en devient presque dérangeante. »

Ni Éric, ni Rey ne semblent avoir de circonstances atténuantes. Leurs actes n’ont rien de galvanisant. Ils n’ont pas (ou presque) de famille à protéger, ou à défaut, à venger. Pas d’innocence sacrifiée ou de rédemption en fin de parcours. Le monde revenu à l’état animal de The Rover n’est pas seulement post-apocalyptique, il est post-héroïque. Le propos est d’une clarté aveuglante, asséné sans retenue, sans variation possible. Le film a beau être court, il parait perclus de redondances, fasciné par sa propre lancinance. Heureusement, Michod a pris soin de rappeler l’un de ses acteurs d’Animal Kingdom, l’excellent et toujours sous-estimé Guy Pearce, pour endosser le bermuda de l’impitoyable Éric. Brûlant sans ménagement l’écran dans un rôle physique et imposant, Pearce s’approprie tout l’espace, même lorsqu’il ne fait qu’écouter son partenaire Robert Pattinson. En quête de respectabilité, la star de Twilight, après ses collaborations avec Cronenberg, pousse un peu plus loin sa quête de respectabilité en surjouant sans subtilité la petite frappe dégingandée et lente à la détente (enfin, ça dépend laquelle). Roulement de yeux, reniflages en série, langage corporel marqué : Pattinson en fait trop, d’abord un peu, puis de plus en plus, au point que l’on n’aperçoit plus qu’un acteur en pleine « performance ». Heureusement que le film, déjà hoquetant, ne repose pas vraiment sur lui.


Note Born To Watch
Troissurcinq

The Rover
De David Michod
2014 / Australie / 102 minutes
Avec Guy Pearce, Robert Pattinson, Scoot McNairy
Sortie le 4 juin 2014

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