The Strangers : passeport pour l’enfer

Après un doublé remarquable, couronné de succès au box-office local, et remarqué à Cannes, Na Hong-Jin aurait pu persévérer dans le genre qui a fait sa gloire, celui du polar violent, moite, plus noir et complexe que la majorité des thrillers sud-coréens. Mais le réalisateur de The Chaser et Murderer n’est pas du genre à foncer sans réfléchir. Pour son troisième long-métrage, The Strangers, Hong-Jin a pris le temps de surmonter les difficultés rencontrées lors de l’écriture du scénario, puis a choisi de ne faire aucune concession sur le style, les décors et le réalisme qu’il confèrerait à sa mise en scène.

Ainsi, The Strangers s’éloigne drastiquement des atmosphères urbaines délétères de Séoul pour poser ses caméras dans une campagne coréenne déjà immortalisée il y a plus de dix ans par le génial Memories of Murder. Mais ce microcosme rural est tout aussi inquiétant, voire même plus, en ce qu’il semble renfermer cette fois l’alpha et l’omega du mal sur Terre. Une sorte de « Red Room » à la David Lynch, hors du temps et de l’espace, dans lequel l’homme serait le jouet d’entités qui le dépassent. The Strangers est une œuvre difficile à dompter, qui désarçonne autant qu’elle fascine, et elle se taille de force une place dans notre esprit, longtemps après la projection.

Au-delà des apparences

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Le film, qui débute sur un plan en apparence anodin, mais en fait d’une profonde ironie, se déroule dans un village coréen aux contours indistincts (il se compose en fait d’une multitude de décors réels, assemblés au fil de la production par un réalisateur maniaque), dont la tranquillité nous est résumée par le placide comportement de Jong-Goo (Kwak Do-Won, déjà dans Murderer), un policier paresseux et moyennement malin. Son quotidien, et celui de sa famille est irrémédiablement bouleversés par une série de meurtres d’une barbarie sans nom. Les coupables sont des proches de la famille, comme intoxiqués par un mystérieux virus. Les scènes de crime ont une allure de rituel satanique. Pour rajouter à la panique, les policiers dépassés portent leurs soupçons sur un ermite reclus dans la montagne : un « Japonais » (Jun Kunimura, Why don’t you play in hell ?) qui serait selon les villageois la source de tous ces maux. Dans le même temps, la fille de Jong-Goo semble en prise à des forces occultes, qui modifient son comportement. Désespéré, il décide de faire appel à un chaman (Hwang Jeong-Min, Veteran, New World)…

« L’apothéose rythmique du film, un montage alterné de deux scènes de transe épuisantes, sert de point de bascule évident dans un récit qui s’autorise tous les détours, même les plus saugrenus. »

La lecture de ce résumé suffit à nous renseigner sur l’ambition narrative de The Strangers, qui quitte les rivages du thriller « classique » à la Bong Joon-Ho attendu, pour s’aventurer sur des terres bien plus mystiques. Le mélange des genres n’est pas une nouveauté en Corée du Sud : les connaisseurs savent que les réalisateurs du cru se sont fait une spécialité de brasser des éléments de franche comédie, de drame, d’action trépidante et de mélodrame dans le même film, sans jamais dessiner une frontière claire entre ces éléments. The Strangers va plus loin que cela : le scénario de Na Hong-Jin est conçu, de manière assez bluffante, dans un mouvement de spirale nous plongeant inéluctablement vers les ténèbres. Le fantastique, assez peu goûté par les spectateurs coréens, s’immisce ainsi progressivement dans la narration, une étape après l’autre. Lorsque Jong-Goo balaie d’un revers de main les anecdotes « farfelues » de son coéquipier à propos d’un cannibale aperçu nu dans la forêt ou qu’il repousse à coup de cailloux une jeune femme mutique qui apparaît sur les lieux des crimes, le ton est à la comédie, voire au ridicule – les Coréens adorent se moquer des forces de l’ordre, quand ils ne s’attaquent pas à leurs comportements brutaux et illégaux. Cette ambiance-là nous est familière, mais déjà, la mécanique manipulatrice enclenchée par le réalisateur est en place. Les apparences sont trompeuses, et cette leçon simple est apprise dans la douleur par chaque personnage, comme par le spectateur – qui n’est, jusqu’à la dernière seconde, jamais au bout de ses surprises.

Un film possédé

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Au-delà de sa durée intimidante (plus de 2 h 30), et de ses ramifications complexes (à l’Histoire troublée du pays, son rapport à la violence, à la religion, aux étrangers), The Strangers ne cesse de déjouer nos attentes, et tisse une toile au stupéfiant pouvoir évocateur. Qu’il s’agisse de plans aériens dont la beauté sauvage transcende discrètement l’évocation réaliste de l’enquête de Jong-Goo, ou du sound design amplifiant l’atmosphère de sourde menace qui entoure le village, Na Hong-Jin parvient à réaliser une œuvre à la fois hermétique et d’une vraie profondeur. Le cinéaste n’a pas caché avoir été influencé dans son approche « vériste » par le travail de William Friedkin. Et il est impossible, effectivement, de ne pas penser à L’Exorciste en voyant la manière dont Hong-Jin tente de signer un film de possession qui n’en est pas vraiment un.

Après tout, The Strangers oppose à mi-parcours deux personnages diamétralement opposés, un jeune prêtre et un chaman intense, qui approchent le cas de possession de la jeune fille de manière très différente. Si en apparence, le film renvoie dans les cordes avec cynisme l’impuissance des catholiques face à des manifestations surnaturelles, il ne fait que renvoyer toutes les croyances à dos, en questionnant uniquement, comme Friedkin, la raison morale de ses personnages. Ce qui fait que, même si The Strangers ne peut se résumer qu’à cela, il devient par sa singularité et son approche très intelligente du genre l’un des meilleurs successeurs du classique de 1973 que l’on ait pu voir.

Un twist infernal

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Ce jeu sur les croyances, la folie vue comme un virus (qui se traduit notamment par une porosité inquiétante entre rêves, hallucinations et réalité), la persistance des instincts primitifs de l’homme dans une société pas si sereine, éclate dans une démonstration visuelle puissante – si besoin était, Hong-Jin prouve qu’il est l’un des formalistes les plus brillants de sa génération. L’apothéose rythmique du film, un brillant montage alterné de deux scènes de transe assourdissantes, épuisantes et contenant, là aussi, chacune leur sens caché, sert de point de bascule évident, dans un récit qui s’autorise tous les détours, même les plus saugrenus. Il suffit de penser à cette apparition zombiesque, qui fonctionne comme un moment de décompression tonale, ou aux fausses pistes distillées ça et là par un script retardant autant qu’il peut ses révélations principales.

C’est sûrement sur ce point que les détracteurs et amoureux de The Strangers s’affronteront le plus souvent. La richesse du film peut parfois se retourner contre lui, et son côté labyrinthique peut parfois passer pour une mauvaise gestion des enjeux posés pendant la première heure. De ce côté-là, il suffit de se pencher à nouveau sur la séquence inaugurale, pour se rappeler que Na Hong-Jin n’a rien laissé au hasard dans cette aventure. Là où The Strangers pêche plus visiblement, c’est dans ses ultimes retournements de situation. Alors qu’il devient, pour de bon, effrayant de noirceur et de nihilisme, nous clouant le bec avec une intensité bestiale qui plairait beaucoup à l’auteur de Sorcerer, le scénario tente d’abattre une nouvelle fois ses cartes en bouleversant totalement les points de vue. Impossible de spoiler ici ce twist tardif, mais le fait qu’il n’ait rien d’évident au premier abord (une deuxième vision permettrait peut-être de réévaluer ce constat) entame un peu l’impressionnante réussite de ce qui précède. Vous ne verrez, quoiqu’il arrive, rien de plus fou cette année.


Note Born To Watch
Cinqsurcinq
The Strangers (Gokseong)

De Na Hong-Jin
2016 / Corée du Sud / 156 minutes
Avec Kwak Do-Won, Hwang Jeong-Min, Jun Kunimura
Sortie le 6 juillet 2016

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