The Voices : rencontre avec Marjane Satrapi

Une salle remplie de blogueurs affublés de masques de Monsieur Moustache, le chat ou de Bosco, le chien, a accueilli quelques jours avant la sortie française de The Voices Marjani Satrapi, venue accompagnée de son monteur de toujours, Stéphane Roche, pour une masterclass dans le cinéma MK2 Grand Palais. Le film, qui bat pavillon américain, présenté à Sundance et récompensé à la fois à Gérardmer et à l’Étrange Festival, s’avère une double première fois pour la réalisatrice de Persépolis : traverser l’Atlantique pour tourner et s’essayer au genre de la comédie horrifique. Force est de constater que la jeune femme réalise un coup de maître et le charme irrévérencieux de Monsieur Moustache, mis en avant durant la promotion virale du film, fait des ravages sur son passage. Avec l’authenticité et l’humour décapant qui la caractérise, Marjane Satrapi s’est livrée au jeu des questions/réponses durant près d’une heure, avant, n’y tenant plus, de quitter la salle pour aller « fumer sa clope » et poursuivre les conversations engagées à l’extérieur. Retour sur un film et une artiste uniques en leur genre.

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Comment êtes-vous arrivé sur le projet de The Voices ?

Depuis que Persépolis a été nominé aux Oscars, je reste en contact avec mon agent américain. Jusqu’à présent, il ne m’envoyait rien d’enthousiasmant. Au début, je recevais des scénarios sur les enfants, après j’ai reçu une vague de projets sur le monde musulman, alors que je suis athée. Par la suite, j’ai reçu beaucoup de films de femmes, le genre de film où les femmes achètent beaucoup de sacs à main hors de prix et cela sans mari ni travail, alors je les trouve hautement improbables ! Mon agent m’a proposé aussi Maléfique avec Angelina Jolie. Mais n’étant pas convaincue, je me voyais mal faire un film convaincant. Un jour, il m’a proposé le scénario de The Voices par Michael R. Perry, que j’ai trouvé unique, sans distinction de genre. Je me suis dit : « c’est quoi ce truc ? ». Bizarrement, j’avais de l’empathie pour ce tueur, sans parler du chat irrévérencieux, malpoli, cynique qui me faisait tant rire. J’ai rencontré les producteurs à Los Angeles, deux autres réalisateurs étaient également en lice. J’ai eu peur de demander pourquoi, mais c’est moi qui ai été choisie. Pour info, nous disposions d’un petit budget de 9 millions d’euros, pas comme Camping !, et de peu de temps, 33 jours.

Aviez-vous un acteur en tête au début ?

Rencontre avec Marjane Satrapi pour The Voices

Non, car il fallait avancer sur le scénario, sans prendre le risque de miser sur un acteur qui me dise non ensuite. Durant cette période, j’étais loin d’imaginer Ryan Reynolds sous les traits d’un serial-killer. Pourtant, c’est lui-même qui s’est proposé. Je l’avais apprécié dans Buried, en plus il relève le niveau de Green Lantern, ce qui tient du génie ! Je l’ai donc rencontré. Nous avions la même vision du film et il avait le physique de l’emploi : un sourire juvénile doublé d’une paire d’yeux sombres et profonds particulièrement inquiétants. Je voulais lui retirer sa sexualité pour éviter de le faire passer pour un pervers sexuel, ce qui enlèverait l’empathie suscitée par son personnage. Pour moi, Jerry reste un enfant dans le corps d’un homme. Du coup, je cherchais surtout à reporter les tensions sexuelles sur le casting féminin. La première personne qui intéresse Jerry, c’est évidemment le personnage le plus attirant, incarné par Gemma Arterton. Après, Jerry se tourne vers une personne plus petite, plus discrète, l’Américaine typique, puis la femme ronde qui passe inaperçue à ses yeux. Elle aussi s’intéresse à lui, mais dans l’esprit des hommes une femme qui a trop mangé n’aime pas les hommes, elle n’aime que bouffer ! Le personnage le plus important est la psy. Une femme mûre éloignée des sentiers battus, ni mère courage, ni grand-mère gâteuse, ni femme trompée. J’avais remarqué et apprécié Jacki Weaver dans Animal Kingdom. Aucun casting ne m’a été imposé, j’ai reçu les acteurs que je souhaitais. Bien sûr, j’ai rencontré d’autres actrices. Mais entre la chieuse qui impose un tas de choses et celle qui tente par tous les moyens de montrer son engagement pour la cause afghane sous prétexte que je suis iranienne, je craignais de tuer quelques personnes sur le tournage avant que Jerry le fasse !

Comment avez-vous opéré vos choix esthétiques et musicaux ?

Je ne cultive aucun style particulier. Sur Persépolis, j’ai utilisé l’abstraction du dessin pour tenir un propos universel. Pour Poulet aux Prunes, l’histoire d’un homme à la fin de sa vie, j’ai créé une ambiance claustrophobe en studio avec les couleurs de Téhéran à cette époque. À l’origine, je suis peintre, j’affectionne certaines couleurs et en rejette d’autres. J’attache aussi beaucoup d’importance à la perfection des plans, à la limite de la maniaquerie. Par exemple, j’ai insisté auprès de mon chef opérateur sur la scène de la forêt parce que je souhaitais absolument que les arbres restent parfaitement alignés ! Pour les effets spéciaux, comme je m’ennuie avec les fonds verts, nous avons utilisé des trucs à l’ancienne qui fonctionnent bien. Pour la chanson du générique, une autre chanson me venait en tête, mais nous n’avions pas les moyens d’acheter les droits, du coup, par un heureux hasard, nous avons choisi Sing a happy song qui tombe hyper bien.

Quelles différences voyez-vous entre une production américaine et un tournage français ?

Rencontre avec Marjane Satrapi pour The Voices

La qualité du scénario diffère. J’apprécie le soin des Américains à travailler et retravailler leur scénario, contrairement à la France. La raison n’a rien à voir avec la volonté des scénaristes ou à leur talent, c’est parce qu’on ne les payent pas pour cela. La nouvelle vague a détruit le métier de dialoguistes. Les Audiard, les Henri Jeanson, les Prévert n’existent plus. En France, les productions s’arrêtent à la V3, les américains à la V19.

Est-ce qu’il est facile de passer autant de temps dans la tête d’un serial-killer ?

Il faut bien ! Dans le scénario, il était clairement décrit la scène de découpage du corps une précision très crue. Je ne pouvais pas tourner cela sans me faire mal aux articulations. Alors, j’ai travaillé le hors-champ. Je réfléchissais à cette scène dans ma cuisine, j’alignais des couteaux devant moi et j’ai trouvé l’idée du mur de tupperware. Des fois qu’une autre maniaque de la précision comme moi se demanderait, j’ai calculé leur quantité en fonction du poids de Gemma et le nombre de grammes que nous pouvions mettre dedans.

Comment va Monsieur Moustache ? N’aviez pas eu envie d’inverser les rôles entre le chat toujours méchant et le chien toujours gentil ? Pourquoi le chat a-t-il l’accent écossais ?

Rencontre avec Marjane Satrapi pour The Voices

Je pense qu’il va très bien, il est entre de bonnes mains. C’est un jeune chat, assez féroce, et il lui reste encore beaucoup de choses à vivre !

Je ne sais pas si Monsieur Moustache est vraiment méchant ou juste honnête et drôle. J’adore les chats, j’en possède un moi-même. Mais ces animaux ont un côté sadique aussi. J’ai choisi celui-là parce que je lisais dans son regard « va te faire foutre ! ». Contrairement au chien, très docile, ce chat nous a donné du fil à retordre, Stéphane pourra vous raconter. Alors je voulais droguer le chat. « On a qu’à lui donner du Lexomil, pour le calmer », je disais. Les Américains : « on ne peut pas maltraiter les animaux. » Nous avons donc filmé le chat séparément et intégré en split screen.

Les producteurs voulaient profiter des voix animales pour ajouter au casting d’autres acteurs, dont nous aurions enregistré le doublage en post-production. Pour Monsieur Moustache, j’imaginais un acteur connu, comme Joe Pesci, à la voix rapide et aiguë. Mais, sur le tournage, Ryan a décidé de faire les voix des animaux lui-même, ce qui tombe sous le sens finalement. Il a sorti l’accent écossais, inspiré de son agent, qui s’avère être un homme roux et amateur de coups de tête.

Stéphane Roche, nous êtes beaucoup intervenu sur le film. Pourriez-vous nous raconter la fabrication de The Voices ?

Tout a commencé lorsque Marjane m’a demandé mon avis sur le scénario. Nous avons tout de suite lancé la préproduction : préparation des lieux de tournages, story-boards pour certaines scènes délicates, animatics pour le timing. Sur le tournage, je dérushais. Très vite, le chat est devenu ingérable. Alors, nous avons préparé une équipe B qui filmait le chat le soir. Des caméras fixes captaient ses mouvements, pendant que j’essayais de le faire tenir en place ! Après le tournage, nous sommes passés au montage et à l’incrustation des effets spéciaux. Pour terminer, nous avons effectué les retouches demandées par les producteurs. The Voices nous a occupé pendant un an.

Marjane, quel style de film vous intéresse à présent ?

Je ne sais pas encore quel sera mon prochain film. Avant de mourir, j’aimerais bien faire une comédie musicale, un film d’action, un film avec un super-héros dépressif ou une femme super-héroïne qui n’ait PAS était violée à la naissance (sic).

Crédits photos : © Le Pacte et © Ouest France

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