The Voices : la sanglante ménagerie (Étrange Festival)

Qui aurait pu parier il y a dix ans que Marjane Satrapi, dessinatrice connue dans le monde entier grâce à sa grande œuvre autobiographique Persepolis, dirigerait au cinéma une star hollywoodienne spécialisée dans les films de super-héros, qui plus est dans une comédie horrifique imaginée par le scénariste de Paranormal Activity 2 ? Cette équation improbable, mais pourtant intrigante n’est que l’une des bizarreries à mettre à l’actif de The Voices, film à l’esprit indéniablement moins américain qu’européen (et d’ailleurs, le film a été tourné dans les studios de Babelsberg, en Allemagne). Satrapi a réussi à s’imposer de manière spectaculaire lorsqu’elle a adapté Persepolis avec Vincent Perronaud. Ravie de pouvoir poursuivre dans un autre médium sa déjà riche carrière, la réalisatrice n’a pas rencontré le même succès avec son adaptation suivante, Poulet aux prunes, pas plus qu’avec le très foutraque et quasi amateur La bande des Jotas. Avec The Voices, elle accepte pour la première fois une œuvre de commande, dans laquelle elle semble paradoxalement mieux s’épanouir en tant que metteur en scène. Adapté d’un script ayant échoué pendant plusieurs années sur la fameuse Black List, The Voices confronte Ryan Reynolds (Green Lantern et RIPD, certes, mais aussi Buried et récemment Captives d’Atom Egoyan) à des voix qui sortent de sa tête, et lui font voir le monde sous un angle bien particulier.

«Une réussite, même si le film témoigne d’un vrai manque d’inspiration dans sa décevante dernière ligne droite. »

L’action se passe à Weston, petite bourgade industrielle où Jerry (Reynolds, donc) travaille dans une usine de fabrication de sanitaires où tout le monde travaille en combi rose. Jerry est gentiment pris de haut par ses collègues, et de fait, Jerry semble un peu lent, un peu perché. Il s’entend bien avec les filles de la compta, en particulier Fiona, l’expatriée britannique (Gemma Arterton) et Lisa (Anna Kendrick), mais cela ne compense qu’en partie son sentiment de solitude. Lorsqu’il rentre chez lui, dans un appartement surplombant un bowling désaffecté, Jerry discute le bout de gras avec ses deux animaux de compagnie, Bosco le chien et Mr. Moustache le chat. Là où la situation est un peu détraquée, c’est que les deux quadrupèdes lui répondent du tac au tac, représentant manifestement sa bonne (Bosco) et sa mauvaise (Whiskers) conscience. À sa psychiatre (Jackie Weaver), il jure qu’il n’entend pas d’autres voix « que celles qui me parlent ». Qui est vraiment Jerry ? Pourquoi ne doit-il pas oublier de prendre ses médicaments ? Son entourage ne va pas tarder à le savoir, en particulier Fiona…

Dans la tête de Jerry

The Voices : la sanglante ménagerie (Étrange Festival)

The Voices commence comme une comédie légèrement décalée sur le monde de l’entreprise, avec des discussions à base de barbecue et de sushis, avant de devenir tout à fait autre chose. Le grand pari du film, c’est de réussir à tenir son équilibre périlleux entre la comédie décalée et/ou outrancière (un gentil ahuri à la Jim Carrey, des animaux qui parlent), l’étude psychologique déstabilisante, et le pur thriller horrifique, avec des moments gore qui peuvent alternativement être pris au premier ou au second degré. Il y a des moments de pur génie drolatique, comme lorsque Jerry poireaute pour son premier rendez-vous amoureux dans un restaurant asiatique animé par un clone d’Elvis, et des séquences d’effroi dignes d’une série B de John McNaughton, notamment lorsque nous est relatée l’enfance très Norman Bates dans l’esprit de notre héros. Et puis, bien sûr, il y a Bosco et Mr. Moustache, un duo d’animaux au bagout (et aux obscénités) parfaitement irrésistible. Là où le script de Michael Perry fait fort, c’est qu’il additionne des éléments disparates, dans le ton comme dans leur représentation (ATTENTION SPOILER) dans le seul but de bâtir un portrait de tueur en série compulsif, dont la vision du quotidien est complètement déformée par son esprit. À partir du moment où les personnages secondaires, ses collègues, puis sa psychiatre font irruption dans son véritable appartement, The Voices se transforme véritablement en un déroutant film d’angoisse, où le rire s’étrangle presque d’un plan à l’autre – voir la scène de meurtre de Lisa -, et où chaque gag acquiert rétrospectivement une dimension beaucoup plus glauque. (FIN SPOILER)

Pour assurer l’efficacité d’un tel twist, qui n’est pas d’une folle originalité, mais s’avère bien exploité, il fallait trouver le bon interprète, apte à faire passer des émotions ambivalentes sans tomber dans le piège du cabotinage grimaçant. Et c’est là que la réussite du film se situe : avec sa tête de Playmobil contrarié et ses yeux de bille, à mi-chemin entre Ryan Kwanten et Jim Carrey, Ryan Reynolds, même s’il ne possède en rien le profil européen de son personnage (qui est d’origine allemande), porte littéralement le film sur ses épaules, au point d’assurer lui-même toutes les voix animales. Même s’il avait prouvé dans Buried des capacités insoupçonnées d’acteur dramatique, le comédien prouve ici dans un registre beaucoup plus versatile et casse-gueule qu’il peut utiliser son sourire niais et son regard de chiot abandonné à très bon escient. La réalisation, carrée et néanmoins inspirée, de Satrapi, contribue également à faire de The Voices une réussite, même si le film témoigne d’un vrai manque d’inspiration dans sa décevante dernière ligne droite – et se mélange quelque peu les pinceaux temporels dans ses flashbacks. Une déception bien vite rattrapée par un générique surprenant, monté sur une chanson ronge-tête, qui achève de laisser le spectateur songeur sur ce qu’il doit penser de ce pauvre (mais sadique) Jerry.


Note Born To Watch
Quatre sur cinq
The Voices
De Marjane Satrapi
2014 / USA-Allemagne / 107 minutes
Avec Ryan Reynolds, Gemma Arterton, Anna Kendrick
Sortie le 11 mars 2015

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