The Wife : à l’ombre des grandes femmes

par | 27 février 2019

Même si on s’en souviendra comme le film qui a failli valoir à Glenn Close son premier Oscar, The Wife demeure un drame honorable, plutôt dans l’air du temps.

Derrière chaque grand homme se cache une femme : cette expression populaire, pour aussi réductrice qu’elle soit, n’a jamais été aussi appropriée que dans le cas de The Wife, premier film en anglais du Suédois Björn Runge, adapté du roman du même nom signé Meg Wolitzer. L’épouse en question, c’est Joan Castleman (Glenn Close) : une femme brillante et surtout aimante, qui accompagne depuis des décennies la carrière prestigieuse de son mari Joe (Jonathan Pryce), un auteur qui va bientôt se voir couronné, en cette année 1992, du prix Nobel de littérature. Un couronnement en grande pompe qui amène le couple à devoir voyager à Stockholm pour recevoir cette distinction prestigieuse. Les accompagnent dans ce voyage leur fils David (Max Irons) et l’écrivain Nathanial Bone (Christian Slater), qui n’a de cesse de poursuivre Joe pour écrire sa biographie. Sur place, les discours et flatteries de circonstance finissent par peser sur Joan : elle est lasse d’être la « femme de ». Joan est de fait « bien plus intéressante qu’il n’y paraît »…

La somme de toutes les frustrations

L’Histoire retiendra, cruellement, que The Wife est le film qui « aurait pu » valoir à son actrice principale un Oscar attendu après six nominations sans succès. Glenn Close est en effet la raison d’être de ce long-métrage modeste mais dans l’air du temps, en développement pendant presque une décennie avant que l’implication de la star des Liaisons Dangereuses et de Liaison Fatale, rare à l’écran, n’en accélère la production. Close est de tous les plans dans The Wife, la caméra de Runge étant rivée aux mille nuances que son jeu tout en non-dits et en tension imperceptible exprime. Son interprétation se présente comme la somme d’une vie entière de fierté et de frustration, d’amour inconditionnel et de concessions coupables. Joan Castleman, comme nous l’apprennent des flash-backs où elle apparaît jeune sous les traits d’Annie Starke (la propre fille de Glenn Close), était une aspirante écrivaine tombée amoureuse de Joe, son professeur de littérature. Dans la société corsetée et machiste des années 50-60, les auteurs au féminin n’étaient pas pris au sérieux. C’est donc Joe qui fut l’auteur avec un grand A et Joan son alter-ego, comme leurs prénoms le suggèrent et comme le répète, jusqu’à vider l’expression de son sens, son mari.

"La juste colère qui transpire dans chaque scène compense cet évident académisme."

Ce que The Wife ausculte, c’est le point de rupture de ce fragile équilibre, ce moment où le flegme de cette épouse craque sous la pression d’années de mensonge et d’acceptation. Tancée par le biographe Bone, épuisée par les années de manipulations et l’égocentrisme satisfait de Joe, Joan ne veut plus « être cachée derrière ». En plein mouvement #metoo, l’histoire de cette reprise en main douloureuse, qui prend racine dans une réalité tout aussi tangible (les révélations sur l’auteur du Da Vinci Code, Dan Brown, offrent un écho particulièrement saisissant au personnage de Joe), sonne forcément plus fort. The Wife, parce qu’il met en vedette une actrice puissante dans le rôle d’une femme de génie qui souhaite affirmer sa place et sa postérité dans un monde transformé, devient de facto un film engagé, politique. Pas nécessairement un film indispensable, car ce drame feutré, sans inventivité formelle et qui se clôt de la plus arbitraire et expéditive des manières, ne serait sans doute pas grand-chose sans son casting étincelant, et particulièrement son couple vedette (Jonathan Pryce, dans un rôle plus extraverti, est tout aussi digne de louanges). Mais la limpidité de ses revendications, la juste colère qui transpire dans chaque scène, chaque mimique interdite de Glenn Close, compensent son évident académisme. Cela n’aura pas suffi cette fois, malgré tout, pour faire triompher madame Close.