Tokyo Tribe : Never ever die ! (Étrange Festival)

À ceux qui ne se sont pas remis de son feu d’artifice pop et cinéphile de l’an dernier, Why don’t you play in hell ? (toujours inédit dans nos contrées, du moins jusqu’en 2015 a priori), Sono Sion a proposé aux spectateurs de l’Étrange Festival, qui est un peu sa deuxième maison en Occident, de tendre l’autre joue. « À ma connaissance, Tokyo Tribe est la première comédie musicale hip-hop de l’histoire », déclarait le réalisateur lors de la première Parisienne de son nouveau film. Bon, certes, c’est faux, puisque Hustle & Flow ou encore 8 Mile pourraient prétendre à ce titre, mais ce qui est sûr, c’est que l’audience n’a sans doute jamais vu un film comme Tokyo Tribe. Conçu comme un pur produit de divertissement par un metteur en scène désireux de laisser de côté la gravité solennelle de son dytique post-Fukushima Himizu / Land of hope, Tokyo Tribe a pourtant un parfum familier pour l’amateur de mangas, puisqu’il s’agit d’une adaptation officielle d’un manga à succès (et à rallonge) de Santa Inoue.

Guerre des gangs à Tokyo

Tokyo Tribe : Never ever die ! (Étrange Festival)

Avec un mélange d’honnêteté et de roublardise, le réalisateur de Suicide Club a avoué ne pas être un fin connaisseur de la BD, comme de la scène hip-hop nippone. Pourtant, dans un éclair de génie dont même Takashi Miike peut être jaloux, Sion a décidé d’associer les deux genres pour livrer une comédie musicale frénétique au croisement impensable de Crows Zéro (autre adaptation de manga signé… Miike), Les guerriers de la nuit, Jacques Demy et West Side Story !

« Ce style ultra mouvant génère de purs moments de génie visuel, moins gratuits qu’il n’y paraît. »

L’univers de Tokyo Tribe est peu ou prou le même que celui de la BD d’origine, qui oppose, dans un Tokyo aux allures de Cour des miracles, une ribambelle de gangs s’affrontant pour la domination du quartier de Shinjuku. Nous y croisons les Shivuya Saru, les Wu-Ronz ou encore le gang des Musashino Saru, les pacifistes du lot qui préfèrent se la couler douce dans leur bar favori, tout droit sorti d’une version parallèle d’American Graffiti… Tous vont devoir s’unir pour contrer la menace du big boss Buppa, qui avec sa garde rapprochée (notamment composée d’un musculeux et très égocentrique blondinet maniaque du sabre) tire tous les profits de cette guerre de territoire. La simple présentation des forces en présence et hautes en couleurs (de la bande de dominatrices au gang médiévaliste dont l’arme secrète est un tank, il y a du choix) occupe ainsi la première demi-heure du film !

Frénétique, coloré, ingérable… épuisant ?

Tokyo Tribe : Never ever die ! (Étrange Festival)

Celui-ci débute, soulignons-le, par un incroyable plan-séquence semblant démarrer par un mouvement de grue pour se poursuivre ensuite au niveau du sol, alors que nous tentons vainement d’embrasser toute la faune bigarrée qui s’agite devant la caméra, d’une grand-mère DJ à une pulpeuse femme policier inconsciente. Un narrateur à capuche (Sometani Shôta, qui tenait le rôle principal de Himizu) s’empare du cadre et déclenche alors les hostilités musicales : oui, excepté quelques séquences plus simplement dialoguées, Tokyo Tribe est un film presque intégralement chanté, quand il n’est pas rythmé par de lourdes basses hip-hop. Passée la surprise de voir un flow ininterrompu de rimes (joyeusement misogynes et visiblement influencées par le rap west coast) scandées en japonais face caméra (1), et une fois présentés les innombrables personnages, il est temps de se rendre à l’évidence : Tokyo Tribe déborde d’une énergie impossible à contenir, et n’est pas le genre de film à s’excuser de son excentricité. Le gore, le sexe, les gags concons, les idées absurdes et les emprunts cinéphiliques (un plan rend par exemple directement hommage à Orange Mécanique) coexistent dans un même tout parfaitement ingérable, et possiblement épuisant.

Il faut ainsi accepter que dans ce film d’environ deux heures, qui représente malgré les apparences un gros budget pour Sono Sion, la majorité des plans soient tournés à la Steadicam, avec d’incessantes modifications d’axes et des mouvements de caméra tentant de suivre à la trace et sans les perdre les personnages. Ce style ultra mouvant génère de purs moments de génie visuel, moins gratuits qu’il n’y paraît, et laisse aussi le champ libre à des acteurs pour la plupart non professionnels (ce sont en majorité des rappeurs et des tatoueurs, qui ont soit dit en passant effectué eux-mêmes leurs cascades !) pour déambuler dans des décors délicieusement excentriques, à mi-chemin entre le film de gangsters et le « post-nuke » italien.

Dernière récréation avant l’Apocalypse

Tokyo Tribe : Never ever die ! (Étrange Festival)

Ces choix de mise en scène rendent certes Tokyo Tribe particulièrement exigeant pour les spectateurs non avertis, bien plus que le reste de la filmo de Sion, qui ne fait pas que mélanger les genres. Le long-métrage saute régulièrement du coq à l’âne, montrant le vague-à-l’âme d’une jeunesse nippone en perte de repères (la menace d’une Nature destructrice se traduit par de réguliers tremblements de terre, le monde des adultes n’est représenté que par une famille de méchants complètement cintrée) avant de glisser quelques vannes bien grasses sur la virginité d’une pro du karaté ou des boîtes de cigares remplies de doigts humains. La prestation hors limites de Riki Takeuchi (les Dead or Alive) dans le rôle de Buppa – il faut vraiment le voir pour comprendre – contribue d’ailleurs à propulser à chacune de ses apparitions le film dans une autre dimension, cartoonesque et puérile à souhait. On croise même une jeune fille adepte d’un beatbox hilarant et ridicule à la fois.

Sono Sion semble nous rappeler constamment, derrière les morceaux de bravoure visuels et le dynamisme redoutable de son montage (qui permet de conserver finalement une bonne partie de l’intrigue originale), que tout ceci n’est qu’une vaste récréation. Une cour de jeu sans règles (tiens, et si j’éliminais plusieurs personnages en révélant un rotor géant caché dans un mur ? Deal !) où le hip-hop tiendrait lieu de seul élément rassembleur. Les paroles semblent pourtant rappeler qu’il y a quelque chose comme de la résignation derrière le flow ravageur de ces gangs de jeunes, une mélancolie tenace teintée de méthode Coué : « Tokyo Tribe, never ever die ». Comme si Sono Sion, également scénariste, redoutait secrètement la victoire du pessimisme et de l’apathie dans son pays. Indéniablement, la patte de l’auteur de Land of Hope est toujours bien là. Seulement, elle est à dénicher ici entre deux gags sur les tailles de pénis et un « karaté kid » spécialiste du breakdance.

(1) Anecdote révélatrice du côté monstrueusement improvisé du film, aucun de ces plans chantés n’a été répété en amont pour que les rappeurs soient synchro avec l’image. « Tous ces moments sont un peu des heureux accidents », résume le réalisateur !


Note Born To Watch
Quatresur cinq
Tokyo Tribe
De Sono Sion
2014 / Japon / 116 minutes
Avec Young Dais, Ryohei Suzuki, RIki Takeuchi
Sortie le 2 décembre 2015 en DVD et Blu-ray

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