Toni Erdmann : de la farce au spleen familial

Il a suffi d’une projection matinale, quelques jours après le début du Festival de Cannes, pour que les esprits s’emballent. Comme une illumination subite, qui aurait touché l’ensemble du gratin de la critique mondiale : Toni Erdmann méritait la Palme d’Or. C’était comme ça et pas autrement, sauf que George Miller n’avait semble-t-il pas entendu le divin appel (il aurait paraît-il personnellement détesté le film), et que ces mêmes critiques ont eu tôt fait de crier au scandale. Tout cela est ironique, quand on considère que l’une des leçons de ce film allemand ayant déboulé comme un OVNI médiatique dans cette compétition officielle, c’est qu’il faut arrêter de s’attacher aux aspects les plus dérisoires et matérialistes de notre société (la course aux prix, en l’occurrence) et profiter du moment présent.

Mon père ce taré

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Excepté pour les spectateurs assidus du Festival de Berlin, qui avaient retenu son Everyone Else, le nom de Maren Ade nous était inconnu avant ce Toni Erdmann, resté longtemps en phase de post-production. C’est donc l’esprit vierge qu’on pénètre dans cette chronique douce-amère hilarante d’un conflit de générations aussi familier dans les sentiments qu’il convoque, qu’imprévisible dans son déroulement. Cette capacité à surprendre est possible par la nature même du personnage titre, qui n’est en fait qu’un déguisement : Toni Erdmann n’existe pas. C’est un alter ego, un dernier recours auquel se résout Winfried (Peter Simonischek), post-soixante-huitard fatigué et solitaire, qui anime avec une passion de vieil oncle potache des ateliers artistiques pour les enfants. Winfried est divorcé, vit seul avec son chien malade, et ne peut se résoudre à abandonner les bribes de son esprit contestataire. Et quel meilleur moyen de faire un pied de nez au morne quotidien, que de faire des blagues potaches et régressives ?

C’est ce chemin-là que ce père farceur, silhouette massive et voûtée qui pourrait débarquer incognito dans un documentaire de Michael Moore, décide de prendre pour « venir en aide » à sa fille chérie, Ines (Sandra Hüller). Ines a choisi d’être l’exact contraire de son père : c’est une business woman, cadre d’élite au chignon tiré dans un cabinet de consulting qui prend en charge les plans sociaux des gros groupes, à Bucarest. Bien qu’elle ne veuille pas se l’avouer, Ines est tout aussi seule, et fait passer ce travail, où elle excelle dans un milieu dominé par les mâles, avant toute chose. Débarquant à l’improviste comme un chien dans un jeu de quilles, Winfried s’amuse à jouer les trouble-fêtes pour la dérider, et lui rappeler, comme le dirait une célèbre marque d’apéritif, « le plaisir des choses simples ». Après une prise de bec acide, le paternel décide de passer à la vitesse supérieure : il revient bouleverser l’univers de la revêche Ines, en se faisant passer pour un consultant / coach / ambassadeur ringard et caricatural : Toni Erdmann…

Satire en longueur

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Le premier plan de Toni Erdmann, qui cadre banalement une porte de pavillon anonyme avec une caméra vaguement fixe, nous renseigne rapidement sur le côté situationniste de l’histoire, privilégié par Maren Ade. Comme une entrée en scène introduisant le surréalisme dans le film social (les dix premières minutes pourraient laisser penser qu’il s’agit d’une chronique intimiste d’un vieil excentrique solitaire et de son chien… comme le film Un homme et son chien avec Belmondo, par exemple), l’apparition du personnage joué avec un abandon total par Peter Simonischek va être le catalyseur de l’action du film, son fil rouge n’obéissant qu’à un instinct pas forcément évident pour le spectateur. Bien sûr, il est vite clair qu’Inès, prototype de femme forte surcompensant son complexe d’infériorité par un extérieur sévère, mais qui craque de toutes parts, est en position de détresse émotionnelle (elle fait semblant de téléphoner pour éviter de parler à ses parents). Cela justifie en quelque sorte le comportement de Winfried, qui a toujours vécu selon des principes qu’on imagine libertaires et humanistes, et veut rappeler à sa progéniture qu’un autre monde est possible, en soulignant à gros traits l’absurdité de celui dans lequel elle vit.

« Débarquant à l’improviste comme un chien dans un jeu de quilles, Winfried s’amuse à jouer les trouble-fêtes. »

Et la dimension comique de cette histoire, que Maren Ade présente, un peu cyniquement, comme pratiquement accidentelle – alors que certaines scènes déjà fameuses fonctionnent de A à Z comme du pur comique de situation à la Francis Veber -, naît des moyens que Winfried emploie pour parvenir à ses fins, mais aussi de leur dimension anarchiste. Chaussé de fausses dents, d’une perruque immonde, inventant dix bobards à la minute, Toni Erdmann devient un grand point d’interrogation filmique, dont on guette toujours le prochain virage non-sensique. Comme dans un Bienvenue Mister Chance qui se serait acclimaté à la frénésie hypocrite d’une société où l’égalité des sexes se traduit aussi par l’égalité des souffrances, Erdmann dépouille magnats carnassiers comme cadres ambitieux de leur morgue, et finit par emporter tout l’entourage d’Ines dans son délire. Cette charge anti-capitaliste, d’une évidence qui réjouit au premier abord, tourne malheureusement assez vite à vide : Inès et les personnages qui l’entourent étant brillamment croqués en quelques scènes, le film prolonge trop servilement son exploration de leur quotidien (beuveries en boîte, causeries à la machine à café, réunions Powerpoint), en enfonçant avec ardeur le même clou, jusqu’à s’éloigner du cœur battant de son scénario. Soit un père et une fille, qui parviennent à communiquer à nouveau, mais par l’entremise d’un personnage imaginaire.

Un duo de haute volée

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S’il y a bien un prix avec lequel aurait pu repartir Toni Erdmann c’est celui de l’interprétation. Il faut souligner l’absolue justesse de chaque personnage secondaire, auquel les comédiens donnent, même l’espace d’une scène, une épaisseur insoupçonnée (du boss d’Inès à la mère de Winfried). Mais plus encore, il faut saluer l’alchimie incroyable et l’aplomb indécent du couple vedette composé de Simonischek et Sandra Hüller (Requiem). Leur tempo comique, basé sur l’indignation de l’une et la folie douce et poétique de l’autre, est d’autant plus impressionnant qu’il illustre un propos d’une mélancolie palpable – la dernière scène, qui ressemble en apparence à un reboot général, est à ce titre très parlante. On rit pas mal dans Toni Erdmann, grâce à ce pas de deux bancal, à cette régression progressive vers l’enfance qui s’accompagne d’un passage chanté imparable et de l’apparition d’un totem traditionnel plus grand que nature, qui scellera définitivement l’affaire auprès d’un public hilare. Mais c’est toute l’intransigeance et la force du film, de ne jamais verser totalement dans l’outrance comique, et de rappeler combien ce constat social, familial, générationnel, sociétal est désenchanté et tristement lucide sur notre avenir.

Toni Erdmann vibre de cette originalité de ton, de cette liberté narrative qui en fait une œuvre plus féroce qu’elle n’en a l’air, plus subtile aussi – voir ces longues plages pensives où nos deux héros fixent le vide avec dans le regard, cette méditation morbide sur le sens de leur vie. Un film riche de ses contrastes, de ses paradoxes aussi (il culmine rappelons-le dans un final qui ne résout finalement aucun problème ou presque), mais victime visible d’une certaine forme d’auto-complaisance de la part de sa scénariste et réalisatrice. Si la longueur de Toni Erdmann paraît inhabituelle sur le papier, elle se justifie d’autant moins à l’écran : sans aller jusqu’à susciter l’ennui, le montage souffre de redites, et d’inconstances qui vont jusqu’à diluer la force du propos de Maren Ade. Il n’y avait par exemple pas besoin d’une longue et sordide scène de sexe à base de petit four pour illustrer le besoin de domination constant d’Inès, ou d’une incursion chez un gentil paysan pour appuyer la mentalité altermondialiste de Winfried. Le propos du film a beau être complexe, il n’est pas d’une sophistication telle qu’il faille trois heures pour en explorer tous les recoins. Peut-être cette ampleur-là donnait-elle des allures de « grand œuvre » incontournable au gotha cannois, qui ne s’est par ailleurs sans doute pas remis de rire devant un film en sélection officielle…


Note Born To Watch
Troissurcinq

Toni Erdmann
De Maren Ade
2016 / Allemagne / 162 minutes
Avec Sandra Hüller, Peter Simonischek, Hadewych Minis
Sortie le 17 août 2016

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