Top 10 : David Cronenberg

par | 24 mai 2014

De retour avec Map to the stars, David Cronenberg s’est bâti en 45 ans de carrière une filmographie protéiforme et fascinante. Voici, selon nous, ses dix meilleures œuvres !

Après le doublé pompeux, pas dénué d’attraits, mais redoutablement abscons que constituait A dangerous method et (surtout) Cosmopolis, les fans de la première heure pouvaient imaginer que Cronenberg, 71 ans, comme tant d’autres cinéastes de genre de sa génération, étaient « perdu pour la cause ». Condamné à radoter son cinéma de la transgression en lorgnant trop ouvertement sur les lauriers que lui tressaient les festivals et la critique « sérieuse », le David ? Son dernier-né, Map to the stars, a au contraire montré un certain regain d’énergie de la part du metteur en scène aux yeux perçants, qui a approché cette adaptation de roman comme une satire à la lisière du fantastique.

Des milliers de pages ont été écrits sur la mutation du cinéaste originaire de Toronto, fils de journaliste et diplômé de littérature, devenu réalisateur de séries B puis auteur de prestige : le genre de reconnaissance qui pouvait amener un artiste ayant débuté avec des films de monstres peuplés d’anciennes stars du X à la présidence du Festival de Cannes. Comme David Lynch, Cronenberg est devenu cette exception à la règle, et pour beaucoup, la pertinence, voire la qualité de son cinéma s’en est ressenti.

Ce débat-là est encore ouvert. Impossible de nier par contre, en jetant un regard sur sa filmographie passée, l’incroyable richesse graphique et thématique de son œuvre, reconnaissable entre mille, et dont l’influence ne cesse de se faire sentir dans le film de genre contemporain (son fiston Brandon serait mal placé pour prétendre le contraire). « Pour moi les films d’horreur sont de l’art, et les films tout court sont des confrontations », plaide Cronenberg. Même lorsque ses films n’avaient rien d’horrifique (ce qui est rare), le réalisateur n’a, en 45 ans de carrière (son premier long-métrage, Stereo, date de 1969), jamais dévié de cette ligne directrice. Ça méritait bien un top 10, non ?

10. Scanners

Lorsque David Cronenberg tourne Scanners en 1980, il n’est déjà plus le réalisateur débutant de Rage et Frissons, à l’allure d’éternel étudiant, tournant dans des universités désertes. Le cinéaste se voit allouer un budget décent et une tête d’affiche connue (Patrick McGoohan, qui ne lâchait jamais sa bouteille sur le plateau et aura donné bien des difficultés au cinéaste) pour ce qui constitue son premier véritable succès commercial. Une histoire de X-Men avant l’heure, qui met en scène une caste de télépathes aux pouvoirs mortels menée par l’inquiétant Darryl Revok (Michael Ironside, qui n’a jamais été aussi flippant). Du pur bis, traité le plus sérieusement du monde par un Cronenberg déjà versé dans l’exploration des ravages que peut provoquer la « nouvelle chair » sur le corps humain. Outre le dantesque final, c’est surtout l’incroyable scène de la « tête explosive » qui est rentrée dans l’Histoire. À noter qu’il s’agit du seul film de Cronenberg ayant engendré une (pitoyable) franchise à rallonge.

9. Les promesses de l’ombre

Il est tentant d’envisager Les promesses de l’ombre comme la seconde partie d’un diptyque débuté avec A history of violence, notamment via la présence de Viggo Mortensen. Ce thriller londonien a pourtant peu à voir avec son cousin américain, même si son style, cru et impitoyable, rappelle que les deux films ont été tournés coup sur coup. Mortensen y incarne un tatoué taiseux, Nikolaï, homme de main de Kirill (Vincent Cassel), fils de mafieux russe, qui tombe sur l’infirmière Anna (Naomi Watts). Cette dernier est fascinée par cette société parallèle, aux rites aussi indéchiffrables que leurs tatouages. Cronenberg filme ce clan en marge des lois avec inspiration : comme Anna, le spectateur découvre par bribes successives les secrets de Kirill et Nikolai, et la spirale de crimes et de violence dans laquelle ils entraînent leur communauté. Le corps y est une nouvelle fois au centre de l’attention, notamment lors de la scène-clé du combat dans les bains-douche, qui a fait passer le film à la postérité.

8. Vidéodrome

« Longue vie à la nouvelle chair ». C’est par cette réplique-somme que se conclut Vidéodrome, sans doute l’œuvre qui résume le mieux le discours artistique de Cronenberg, alors sur le point de débuter la seconde partie de sa carrière à Hollywood. Précurseur, visionnaire, surréaliste, férocement nihiliste, Vidéodrome demeure, trente ans après, cet inépuisable objet conceptuel anticipant la confusion des sens de l’homme moderne face à un monde d’images et d’artifices. Une réalité dans la réalité, en quelque sorte, contre laquelle même le plus cynique des héros (James Woods, un peu trop sur la retenue avouons-le) ne peut rien faire. Une seule solution : renaître sous une autre forme, une autre chair, mécanique et organique, façonnée sous nos yeux grâce aux ingénieux et incroyables effets spéciaux de Rick Baker et Steve Johnson, qui ont contribué à faire entrer de multiples scènes du film dans l’inconscient collectif.

7. Le festin nu

Les livres réputés inadaptables n’ont jamais fait peur à Cronenberg. Preuve en a été donnée, de la plus incroyable façon qui soit, avec ce Festin Nu librement inspiré de l’œuvre de l’immense William L. Burroughs. Film halluciné, semi-autobiographique, Le Festin Nu rassemble en moins de deux heures les visions les plus démentes de l’œuvre du réalisateur, ce qui n’est pas peu dire. Machines à écrire vivantes, insectes humanoïdes sado-masos, drogues hallucinogènes : le cocktail imaginé par Cronenberg et l’auteur, qui est projeté au cœur de sa propre création (Peter Weller incarne idéalement cet alter-ego drogué et meurtrier), ne s’impose aucune limite, si ce n’est budgétaire – les scènes situées dans la fameuse Interzone, qui fantasment un Alger de studio, trahissent un budget un peu trop serré. Dans ce film fou sur la création et l’aliénation, Cronenberg s’adonne à la divagation fiévreuse, avec un aplomb qui rebutera à la sortie une partie de la critique.

6. Chromosome 3

Après le double galop d’essai représenté par les micro-budgets Rage et Frissons, Cronenberg montre clairement son potentiel de maître de l’horreur avec Chromosome 3, alias The Brood, qu’il qualifiera ensuite de « version tordue de Kramer contre Kramer ». Cronenberg est en effet en plein divorce au moment du tournage, et bataille pour obtenir la garde de sa fille. Ce drame personnel irrigue clairement l’intrigue de The Brood, dont le héros est un père divorcé dont la femme a été internée, et qui, en suivant un traitement psychiatrique révolutionnaire, finit par extérioriser sa douleur de la manière la plus inattendue, et repoussante, possible… En tant que film d’horreur, Chromosome 3se montre particulièrement direct, n’hésitant pas à utiliser des personnages d’enfants tueurs difformes créant à chaque apparition un pesant malaise, notamment lors d’une scène d’agression dans une classe de maternelle. Le film est pourtant plus subtil et inclassable qu’il n’y paraît, et constitue également une première preuve évidente de la maîtrise formelle du Canadien.

5. Dead Zone

Déjà mentionné dans notre Top 10 des adaptations de Stephen KingDead Zone est une incontestable réussite pour un Cronenberg alors en charge d’un pur film de commande, le premier de sa filmographie. En conséquence, il ne s’agit pas d’un ses titres les plus personnels, mais la haute tenue du résultat, drame fantastique ensorcelant et émouvant porté par un Christopher Walken hallucinant, n’en est paradoxalement que plus spectaculaire. Cronenberg se plie aux lois du genre avec entrain, restant fidèle au mélange de polar, de thriller politique et d’angoisse du roman de King, tirant le meilleur d’une intrigue construite en suivant le rythme des saisons (un concept rendu palpable dès le fabuleux générique d’ouverture, mis en musique avec un lyrisme inattendu par Michael Kamen). C’est notamment lui qui aura l’idée d’inclure Walken au centre de ses propres hallucinations, comme l’incendie de la chambre d’enfant, leur conférant une dimension encore plus surréaliste.

4. A History of Violence

A History of Violence marque la rencontre, en 2005, de Cronenberg avec le tout juste « couronné » Viggo Mortensen, consacré par la trilogie du Seigneur des Anneaux et qui deviendra l’un de ses acteurs fétiches. Adapté d’un roman graphique de Peter Chan et de Vince Locke, le film, dont le titre pourrait se traduire par « Antécédents de violence », raconte la descente aux enfers médiatisée de Tom Stall, un homme bon et effacé, qui vient d’accomplir un acte héroïque en tuant un duo de voleurs. Pour ce thriller baignant dans l’humour noir, à différents niveaux de lecture, le réalisateur montre la violence à l’état brut avec une incroyable netteté, explorant ses effets, qu’ils soient sexuels, moraux ou plus souterrains, sur la psyché d’une famille. Il va également chercher des références multiples chez Alfred Hitchcock, pour l’aspect suspense et révélations, chez Fritz Lang pour le côté fatalité, et puise une ambiance crue et menaçante dans le cinéma de Sergio Leone. Des références inhabituelles pour le cinéaste, qui réussit malgré tout un coup de maître, ayant inspiré quelques années plus tard le réussi Swordsmen, de Peter Chan.

3. Crash

Ah, Crash… Si Cronenberg a pu choquer durant ses « jeunes » années avec ses créations mutantes, jamais les réactions n’ont été aussi vives et violentes (Cannes s’en souvient encore) qu’avec cette adaptation explosive du roman de JG Ballard. Comme dans Le Festin Nu, le romancier est propulsé au cœur de sa propre fiction (c’est l’inquiété James Spader qui l’interprète), qui suit la quête effrénée de plaisir d’une poignée de personnages esseulés qui cherchent à prendre leur pied en mariant mécanique et chair humaine, cicatrices et tôle froissée. « Une génération entière d’Américains a été engendrée sur le siège arrière d’une Ford 54. Ce n’est pas comme si j’avais inventé le sexe en voiture », plaidera Cronenberg pour sa défense. Son film, moins provocateur que froidement mélancolique, demande en tout cas de s’abandonner, complètement, dans l’observation douloureuse de ces éclopés de l’orgasme cherchant, peut-être comme chacun de nous, dans les carcasses de voitures, une raison de jouir, et de vivre, à nouveau.

2. La Mouche

Dans la catégorie des « remakes qui font oublier l’original », La Mouche continue de truster le haut du tableau, avec une puissance qui ne se dément jamais à chaque nouvelle vision. Le principe de « nouvelle chair » a rarement été aussi crûment décrit par Cronenberg que dans cette tragique, et gorissime, histoire d’amour entre un scientifique ayant créé un système de téléportation (Jeff Goldblum, qui aurait dû être oscarisé pour sa peine) et une journaliste pleine d’audace (Geena Davis). Seul obstacle à leur romance ? Une mouche, qui dérègle suite à une expérience le corps du petit génie et le fait muter de manière… Disons que les effets prosthétiques de Chris Walas (futur réalisateur… de La Mouche 2) restent gravés dans la mémoire de quiconque a vu le film. Essentiellement un huis-clos, La Mouche est passé par un tournage complexe et exigeant, mais le résultat, fabuleusement horrifique et prescient (volontairement ou non, l’histoire est une métaphore des années Sida) tout en amenant le spectateur au bord des larmes – mais quel final ! – en valait la peine.

1. Faux-semblants

Devenu auteur à succès après les triomphes de Dead Zone et de La Mouche en 1986, David Cronenberg poursuit son examen des métamorphoses du corps humain, et plus encore des liens intimes entre la chair et l’esprit (thème déjà présent dès Stereo) en utilisant le thème de la gémellité. En suivant le destin des frères Beverly et Elliot Mantle, gynécologistes de génie, partageant tout, que ce soit les actes chirurgicaux ou les conquêtes féminines, David Cronenberg sublime encore son style, alliant démesure visuelle et froideur apparente de la mise en scène, en affinant son propos jusqu’à l’épure, faisant de son dernier film des années 80 le pinacle de sa carrière. Le réalisateur n’en oublie pas ce qui fait sa marque de fabrique, avec une utilisation certes discrète, mais marquante du gore, car ici il est plutôt question du ressenti de la peine, qu’elle soit psychologique ou physique, du sexe contrarié, avec son lot de perturbation et de mutation intime (matérialisé par la « malformation » de Geneviève Bujold) sans oublier cette touche d’humour propre à l’auteur, à la limite du grand guignol. On se souviendra encore longtemps de la scène de révélation des instruments de gynécologie et de leur utilisation !

Mélodrame poignant, le film a marqué les esprits grâce à la fabuleuse double performance de Jeremy Irons, caractérisant chacun de ces personnages avec la nuance appropriée. Le trouble est encore plus manifeste lors des scènes de sexe, aidé par des effets spéciaux qui n’ont pas pris une ride depuis 1988. Chef d’œuvre froid mais en rien maniéré, Faux-Semblants réussit à réinventer l’équation du trio amoureux, en lui adjoignant des dimensions parallèles et alternatives inattendues, et peut être perçu comme une métaphore sur l’art, avec cette quête obsessionnelle de la beauté et de la perfection, et le lot de névroses qu’elle induit.