Top 10 : le meilleur de Brian de Palma

C’est avec un poil de résignation que Brian de Palma a affirmé, pendant la promotion de son dernier et très diversement apprécié long-métrage, Passion, que ses meilleurs films étaient sans aucun doute derrière lui. Sa carrière ayant débuté dans les années 60, il est logique de se dire qu’à ce stade, le réalisateur américain n’a plus rien à prouver depuis bien longtemps, et joue les prolongations pour le plaisir, et par passion (ah ah). Avec une trentaine de longs-métrages au compteur, dans les genres les plus variés qui soient (essai expérimental, comédie musicale, guerre, drame, horreur, espionnage… la liste est éloquente), Brian de Palma s’est construit une œuvre à sa mesure, bien loin de la simple image de « fils spirituel d’Hitchcock » qu’on lui a collée très tôt, pour la ressortir ensuite comme un cliché perpétuel, jusqu’à la nausée.

Avec Dario Argento, De Palma a été l’autre grand metteur en scène assimilé à un esthète baroque et sanglant, faisant de la caméra un personnage à part entière de ses films. Génie scientifique précoce dans sa jeunesse, l’enfant du New Jersey s’est logiquement et rapidement intéressé de près aux possibilités offertes par l’outil cinéma, une obsession qu’il mettra en pratique dès ses premiers courts et longs dans les années 60, influencés en grande partie par la Nouvelle Vague, Godard en tête. Split-screen, lentille à double focale, travellings circulaires, plongée « total », plans-séquences sont devenus ses gimmicks favoris, le jeu sur le point de vue et l’image comme source de mystère, une obsession. Contrairement à ce que l’on peut penser, De Palma a généralement moins cherché à récréer une réalité fantasmée dans ses films qu’à parvenir à une sorte d’hyper-réalisme, où les artifices de mise en scène sont là pour traduire, à un niveau sensoriel, les émotions de ses personnages.

Bien que ce soit difficile, Born to Watch s’est plongé dans la riche filmographie du maître pour distinguer dix de ses meilleurs films. Vous n’y trouverez pas Scarface (hé oui), mais après tout, il n’y a pas que Tony Montana dans la vie. Il y a des jeunes filles en danger et des espions, aussi…


topdepalma_110. Mission : Impossible

 Plus gros succès commercial de Brian de Palma à ce jour, Mission : Impossible a toujours été présenté comme une commande par son réalisateur, approché à l’époque par un Tom Cruise désirant lancer une franchise sur son nom (et tant pis si la série originelle misait avant tout sur l’esprit d’équipe). On ne saurait trouver pourtant un projet de blockbuster qui aurait pu être plus adapté à l’univers, rempli de faux-semblants et d’images biaisées, du réalisateur. Si l’on omet quelques errements de castings (Emmanuelle Béart, transparente, a l’air de sortir du coma) et des CGI forcément un peu datés, Mission : Impossible reste une formidable réussite, un véritable film d’espionnage entièrement soumis à la vision de son metteur en scène à qui tout est soudainement permis, d’un hommage acrobatique et silencieux à Rififi et Kubrick à de perverses explosions de violence. Le film affiche entre deux scènes d’action dantesques un sadisme masochiste et une tension sexuelle inhabituelles à ce niveau. Une anomalie qui sera vite rectifiée avec les obligatoires séquelles, plus ou moins inspirées mais toujours plus aseptisées.

topdepalma_29. Sœurs de Sang (Sisters)

Lorsqu’il réalise en 1973 Sisters, à partir d’un scénario qu’il a lui même écrit en pensant aux actrices Jennifer Salt et Margot Kidder (chez qui il squatte depuis son arrivée à Los Angeles), De Palma est à un tournant de sa carrière. Ayant roulé sa bosse dans le cinéma indépendant new-yorkais, il a connu une première désillusion dès son baptême du feu à Hollywood avec Get to know your rabbit. Avec un petit budget et le classique d’Hitchcock Fenêtre sur cour en modèle avoué, il réalise alors, à sa manière mais dans le cadre d’un film d’horreur à la frontière du fantastique, un pur exercice de style annonçant déjà la décennie flamboyante à venir, ajoutant à la réflexion sur le voyeurisme de sir Alfred une bonne dose de mélancolie et, signe des temps, de gore assumé.

topdepalma_38. Furie

En 1978, fort du succès inattendu de Carrie, Brian de Palma enchaîne sur une autre adaptation de roman, jetant son dévolu sur le Furie de John Farris. Gros casting (Kirk Douglas et John Cassavetes), budget plus conséquent… Mais la sauce ne prend pas auprès du public, rebuté par le cocktail incroyable concocté par le réalisateur : Furie débute comme un film d’espionnage, déraille vers le fantastique avec des personnages qui sont comme les cousins éloignés de Carrie, se transforme en polar urbain, en film catastrophe, avant de verser pour de bon dans l’horreur organique annonçant par bien des aspects la saga Scanners. Un véritable feu d’artifice visuel et stylistique, De Palma usant et abusant de ralentis et split screens à la moindre occasion, soutenu par la superbe partition de John Williams (sa seule collaboration avec le chef d’orchestre à vie de Spielberg). Le film, comme Obsession, est souvent oublié dans la filmographie du cinéaste. De fait, le Blu-Ray se fait toujours attendre…
« Brian de Palma s’est construit une œuvre à sa mesure, bien loin de la simple image de « fils spirituel d’Hitchcock » qu’on lui a collée très tôt, pour la ressortir ensuite comme un cliché perpétuel, jusqu’à la nausée. »

topdepalma_47. Greetings

Les années 60 sont un territoire peu défriché dans la filmographie de Brian De Palma. Le réalisateur est à cette époque dans un autre état d’esprit artistique, comme le prouve cet indispensable Greetings, comédie semi-improvisée tournée dans les rues de New York avec un budget estimé à 50 000 dollars et un débutant brûlant alors les planches d’off-Broadway, Robert de Niro. La forme est libre, inspirée d’À bout de souffle et du vent contestataire qui souffle alors dans les sphères cultivées de Manhattan. On y suit les tribulations anti-Viêtnam et anti-etablishment de trois amis qui sont autant d’archétypes en devenir de l’univers depalmien : le voyeur apprenti cinéaste, le parano obsédé par l’assassinat de JFK (et le film de Zapruder, forcément, matrice de toute réflexion sur la part de mensonge inhérente à toute image filmée), le romantique trop timide pour séduire les femmes… Comme toute œuvre de ce style et de cette époque, Greetings a vieilli mais garde un charme fou, d’autant qu’il forme un diptyque idéal avec le spin-off avant l’heure tourné deux ans plus tard par De Niro et De Palma, Hi, Mom !.

topdepalma_56. Pulsions

Pulsions, c’est l’aboutissement insolite d’un malentendu durable entre De Palma, la critique et le public : en pleine possession de ses moyens, le cinéaste déploie dans Dressed to kill (titre original mettant mieux en valeur l’ambiguïté sexuelle de son personnage principal) tout un attirail baroque et référentiel qui duplique, de manière explicite (dans tous les sens du terme) l’univers des plus grands classiques de Hitchcock avec un sens aigu du décalage. Dans Pulsions, comme dans Psychose, l’héroïne adultère meurt à mi-parcours, alors que l’attention du spectateur était portée non pas sur un vol d’argent, mais sur la possibilité qu’elle ait attrapé une MST. Comme dans Vertigo, une longue séquence se déroule à l’intérieur d’un musée, mais on y parle moins d’art que du démon de midi. Les troubles psychologiques du personnage de Michael Caine font également écho, de façon plus triviale, à Pas de printemps pour Marnie. Le tout est emballé dans un thriller érotique où l’identité du tueur importe moins que la forme du film, fétichiste, ultra maniéré et annonçant par certains aspects la vulgarité graphique assumée des très eighties Scarface et Body Double.

topdepalma_65. Les Incorruptibles

Tout comme Mission : Impossible, Les Incorruptibles est une pure commande pour De Palma, chargé ici d’adapter le script bétonné de David Mamet, avec lequel l’entente sera pour le moins glaciale. Le film souffre d’être une adaptation assez « boyscout » de la série originelle, mais le casting est un coup de maître (Sean Connery y gagnera un Oscar), la reconstitution d’époque classieuse, et les modifications apportées par De Palma (qui déplace une scène à la frontière canadienne, pour faire se télescoper les genres du polar et du western ; la fameuse scène de l’escalier, tournée jusqu’au bout de la nuit par une équipe en pleine ébullition) élèvent le projet au-dessus du simple spectacle divertissant qu’il est supposé être – et de fait, Les Incorruptibles se savoure avec le même plaisir à la première ou la cinquième vision. Hollywood avait à l’époque bien compris à quel point des metteurs en scène aussi techniquement doués et inspirés que De Palma pouvaient apporter une plus-value à des films en apparence aussi classiques.

topdepalma_74. Carrie

De Carrie, on connaît l’anecdote du casting, qui s’est déroulé en même temps que celui de Star Wars, et qui a permis à Brian de Palma de dénicher de nombreux jeunes talents qui allaient rendre sa description d’un lycée dans les années 70 aussi attachante. À l’époque, Stephen King était un inconnu, tout comme le réalisateur et Sissy Spacek, alors femme du décorateur de Phantom of the Paradise. À l’arrivée, Carrie est un film d’horreur remportant 33 fois sa mise aux USA, précurseur comme Halloween de nombreux codes et clichés du genre. Une date en d’autres termes qui impose pour l’éternité dans notre esprit l’image d’une frêle créature transformée à cause de quelques litres de sang de porc (aaah, ce travelling sans fin parcourant la scène de bal pour retarder l’inévitable…) en ange de la mort rouge envoyant tout le monde, innocents et parents compris, en Enfer avec elle. Illustration parfaite d’un bon crescendo horrifique, le film est aussi un modèle de système D, qui tire le meilleur d’un budget serré. Si vous ne l’avez pas vu, n’attendez pas le remake.

topdepalma_83. L’Impasse

Si après Scarface, la perspective de retrouvailles entre Martin Bregman, De Palma et Pacino, semblait frappée du sceau de l’évidence, c’est pourtant encore une fois une pure commande dont s’acquitte le metteur en scène, attiré par le script étincelant de David Koepp. L’Impasse est l’oraison funèbre d’un genre, le film de gangsters, de la même manière qu’Impitoyable, sorti l’année précédente, sonnait comme le requiem du western traditionnel. Carlito Brigante, alter ego évident d’un Tony Montana qui serait passé par la case prison plutôt que la case cimetière, est, comme William Munny chez Eastwood, un tueur de la pire espèce qui aurait eu une crise de conscience, et rêverait désormais, non plus de conquérir le monde, mais d’y vivre en paix. Mais dans ce pur film noir, sans doute le plus rigoureux et sobre de sa filmographie (ce qui n’empêche pas quelques scènes d’anthologie, comme celle du bar, écho direct de Scarface, et bien sûr le final à Grand Central Station), De Palma nous montre, dès le départ, que cette quête est vouée à l’échec. Et de fait autour de Brigante tourne toute une galerie de personnages qui vont le mener à sa perte : un casting de gueules faramineux, où derrière un incroyable Sean Penn, se pressent entre autres Luis Guzman, Viggo Mortensen, Adrian Pasdar et bien sûr John Leguizamo dans la peau de Benny Blanco. Passé un peu sous le radar à l’époque, L’Impasse est vu aujourd’hui comme l’un des meilleurs polars de ces trente dernières années. Le meilleur, en tout cas, de son metteur en scène.

topdepalma_92. Blow Out

Blow Out est une œuvre que les adeptes du raccourci critique, qui aiment à classer De Palma dans la catégorie des « petits maîtres du recyclage », auront toujours du mal à appréhender. Après le succès inattendu de Pulsions, en 1980, c’est avec une ambition énorme que De Palma s’attaque à cette variation sur le thème du Blow Up d’Antonioni (un héros lambda utilise la technologie – là l’image, ici le son – pour tenter d’atteindre une forme de vérité pure qui s’éloigne de lui inexorablement), qui ressasse, en un précipité désenchanté, toutes ses obsessions contestataires, cultivées dans les années 60. JFK, le Watergate, et plus spécifiquement l’affaire Chappaquiddik (qui ruina la carrière politique de Ted Kennedy) : on trouve des échos de tous cet événements qui ont contribué à faire des USA un pays rongé par la paranoïa dans le parcours de Jack (John Travolta, dans une prestation marquante dont Tarantino saura se souvenir au moment de Pulp Fiction), preneur de son témoin d’un attentat raté. Jack est le grain de sable dans la machine, l’individu pensant naïvement triompher d’une société plus vicieusement totalitaire que jamais. En broyant son âme lors d’un final qui ferait pleurer une pierre, De Palma signe l’arrêt de mort d’une époque, et le début d’une autre, caractérisée par la manipulation conjointe de l’image et de l’opinion du citoyen. Un choc esthétique (le film est rempli jusqu’à la gueule de plans prodigieux et le travelling circulaire dont le réalisateur est si friand n’a jamais été si judicieusement utilisé) et émotionnel, condamné à l’échec public comme d’autres œuvres phares de l’époque (au hasard, The Thing et La porte du paradis).

topdepalma_101. Phantom of the Paradise

Phantom of the Paradise est une œuvre qui donne tout son sens à l’expression « unique en son genre ». De Palma, auteur du scénario, potasse trois classiques de la littérature (Le portrait de Dorian Gray, Faust, et  bien sûr Le fantôme de l’opéra) qu’il mixe au sein d’une comédie musicale contant l’histoire d’un compositeur horriblement défiguré, Winslow, trahi par un producteur omnipotent nommé Swan. Leur bataille a pour enjeu une femme à la voix pure et cristalline, Phoenix. De Palma fait se télescoper, dans ce qui est à l’époque un OVNI avec lequel seuls les films de Ken Russell peuvent rivaliser, une réalité fantasmée, qui mélange montage staccato, cadrages insensés, fish eye en pagaille et split screens amoureusement concoctés, à des personnages mythologiques, archétypes iconisés à outrance dans une atmosphère de complète folie onirique. La qualité d’une comédie musicale passe par celle de sa musique, et de ce côté-là, Phantom of the Paradise (qui s’appelait au départ Phantom tout court) est sans doute l’opéra rock le plus incroyable de cette décennie. Glam rock façon Alice Cooper, rockabilly, pop sucrée post-Beach Boys, Paul Williams (Swan en personne) compose une BO devenue aussi culte que le film lui-même. L’oeuvre est un conte mortifère, qui parle d’oubli, de solitude, mais c’est aussi un melting-pot coloré, étrange et sublime, inclassable et toujours pas classé, un ballet psychédélique étourdissant. Un chef d’œuvre, si le mot veut dire quelque chose.

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2Articles commentés

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  1. annick Le 13 septembre 2013
    Fan inconditionnelle de Palma, des souvenirs de terreur en regardant Carrie (surtout la dernière scène ) ......j'ai une excuse, j'avais juste 18 ans (à l'époque ça faisait encore peur !) bravo pour le blog ...fan du Festival De Gérardmer...
  2. Nico Author Le 13 septembre 2013
    Ah ça, le coup de la main de Carrie, y a pas mal de pacemakers qui ont dû exploser à l'époque…! Merci pour le soutien, en tout cas ! ;-)

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