Top 10 : les meilleurs films de Sidney Lumet

Une légende du cinéma américain et indubitablement, l’un de ses meilleurs directeurs d’acteurs, Sidney Lumet peut se targuer d’avoir une filmographie longue comme le bras, aussi passionnante que variée. Ayant baigné dans le monde du théâtre dès son enfance, celui qui deviendra le réalisateur new-yorkais le plus célèbre après Woody Allen, fera d’abord ses armes sur les planches en tant qu’acteur dans les années 40, avant de prendre véritablement son envol à la télévision. Lumet fait partie de ces cinéastes, comme John Frankenheimer, qui ont tout appris en réalisant des centaines d’émissions en direct et d’épisodes de séries télé, durant ce qui est considéré comme le premier âge d’or de la télévision : les années 50.

Lumet aura eu la chance, et l’audace de se faire remarquer du tout Hollywood dès son premier film, 12 hommes en colère, en 1957. C’est le début d’une carrière de près de 45 ans, avec presque cinquante films à son actif, et parmi eux, des chefs-d’oeuvre immortels, des pépites inconnues, comme Daniel, son film préféré et, forcément, quelques incidents de parcours (The Wiz, Gloria)… Disparu en 2011 à 87 ans, cet immense artiste a fait l’objet en 2015 d’un documentaire basé sur des interviews données trois ans avant son décès, By Sidney Lumet. Un film dont on attend toujours qu’il sorte en France, mais qui n’empêche pas de se pencher sur le haut du panier de cette œuvre foisonnante et inépuisable. Franchement, Sidney méritait bien un top 10, non ?


10. 7 h 58 ce samedi-là

Top 10 : les meilleurs films de Sidney Lumet

Jusqu’au crépuscule de sa vie, Sidney Lumet sera resté en pleine possession de ses moyens. Si Jugez-moi coupable reste un film mineur, 7 h 58 ce samedi-là (on lui préférera le titre original tiré d’un proverbe irlandais, Before the devil knows you’re dead) porte la marque des grands drames qui ont jalonné sa carrière. Véritable tragédie funèbre, imaginée par une scénariste débutante, Kelly Masterson, ce récit d’un cambriolage particulièrement sordide prend aux tripes, grâce une nouvelle fois à des acteurs merveilleusement mis en valeur, et une partition envoûtante de Carter Burwell (compositeur attitré des frères Coen) dans la lignée de son Fargo. Sous les oripeaux du film de genre, que les cadrages secs et impitoyables du cinéaste démythifient un à un, se dévoile une chronique familiale particulièrement tordue. Une fratrie au bord de l’implosion, pour laquelle un braquage raté sert de détonateur. Sidney Lumet ne se décrit pas comme étant « particulièrement pessimiste quant à la nature humaine, mais… ». Mais tout de même : difficile de tourner la page sur 7 h 58… sans avoir un goût amer dans la bouche. Sacrée leçon de cinéma.


9. Le Verdict

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Pour son grand retour dans les prétoires des tribunaux, après le coup d’éclat des Douze hommes en colère, Lumet choisit de s’intéresser à la rédemption d’un avocat alcoolique et dépressif, incarné par Paul Newman, catapulté sur une affaire d’erreur médicale et qui décide de refuser l’arrangement prévu pour passer devant la cour, à la surprise générale. Véhicule idéal pour la star au regard d’acier (il fut d’ailleurs nommé à l’Oscar), Le Verdict comporte pourtant d’autres grands numéros d’acteur, à commencer par celui de James Mason dans le costume de l’avocat de la défense. Écrit avec un sens certain du crescendo dramatique par le spécialiste David Mamet, Le Verdict, qui est autant l’histoire du retour à la vie d’une âme perdue, que le film de procès à suspense que l’on imagine, gagne à être redécouvert, car c’est également à cette occasion que Sidney Lumet prouve à quel point il peut transcender, par ses cadrages et ses choix de montage rigoureux, de simples scènes de dialogue en intérieurs capitonnés.


8. Point Limite

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Sorti la même année que Dr Folamour, Point Limite peut être considéré comme son cousin dépressif. Là où le pamphlet satirique de Kubrick sur la bombe atomique faisait exploser le globe dans un grand éclat de rire (noir, bien sûr), Lumet privilégie un sombre fatalisme, personnalisé par le regard fuyant et désabusé du Président des États-Unis (Henry Fonda, une nouvelle fois impeccable). Désormais rompu à l’exercice du long-métrage, le cinéaste n’oublie pas qu’il est au départ un homme de théâtre. Et une fois encore, Point Limite est un huis clos méticuleusement écrit, terriblement réaliste dans sa description d’une escalade incontrôlable vers le chaos mondial, déclenchée par une simple erreur informatique. Pas une trace d’humour ou de second degré échappatoire ici : on sentirait presque la sueur perler sur le front des technocrates retranchés dans leur bunker anti-atomique, tâchant de stopper l’inévitable. Avec peu d’effets, et un maximum d’efficacité, Lumet signe une nouvelle perle immanquable, meilleure, bien meilleure que son remake télévisé tourné en direct avec George Clooney.


7. À bout de course

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Sans têtes d’affiche, avec son sujet difficilement identifiable à première vue, À bout de course avait tout pour passer inaperçu. Et pourtant, aucune chance d’être déçu par cette chronique désenchantée et passionnante d’une famille déchirée par son passé. Les parents, d’anciens activistes pacifistes, sont en fuite avec leurs enfants depuis qu’ils ont fait exploser un labo (pour protester contre la guerre au Vietnam) et tué accidentellement un employé. L’aîné, Danny, veut toutefois quitter cette vie de fugitifs après avoir rencontré Lorna. Ce dilemme cornélien (démarrer une nouvelle vie ou rester avec les siens ?), malgré le contexte spécifique du film, a quelque chose d’universel. Le fait que Danny soit en pleine adolescence rajoute une certaine innocence au film, qui n’a rien d’une bluette mièvre, tant les rapports amour-haine entre enfants et parents restent au coeur de l’intrigue. Dans l’un de ses premiers rôles principaux, le regretté River Phoenix confirmait là son exceptionnelle maturité de jeu, entrevue dans Stand by me et Mosquito Coast. Le choix que son personnage assume finalement dans les dernières minutes du film devrait provoquer les crises de larme de plus d’un spectateur.


6. The Offence

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Échec total à sa sortie, ce long-métrage inédit chez nous jusqu’en 2007, tourné dans la grisaille britannique, explore l’inconscient pour le moins dérangé d’un flic resté trop longtemps sous pression, et qui grille littéralement un fusible lors d’une enquête sur un serial-killer de petites filles. Ce flic au regard fou et dont la bestialité ne demande qu’à s’exprimer, c’est Sean Connery qui l’interprète, avec une intensité qu’on ne reverra que rarement à l’écran. Lumet débute cette plongée dans les ténèbres comme une séance d’hypnose, avec une bande-son sifflante, une séquence au ralenti (en fait un flash forward) et stroboscopique. Une immersion étrange, sous LSD, pour une enquête au départ classique, mais qui se transforme en étude clinique d’un individu broyé par le mal. Hystérique avec sa femme, brutal avec un suspect dont il est certain de la culpabilité, le détective Johnson dérape, et d’interrogateur, devient l’interrogé. Ce schéma narratif en trois temps, entrecoupé de courtes scènes dérangeantes où Johnson s’imagine reproduisant les actes du tueur, est hérité du théâtre, et de fait, The Offence est l’adaptation d’une pièce de John Hopkins (également scénariste d’un James Bond, Opération tonnerre). Plus noir que noir, le film est un choc esthétique et moral aussi pertinent que L’étrangleur de Boston, où la folie contamine insidieusement les rouages de la société.


5. Un après-midi de chien

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Régulièrement cité dans les classements des plus grands films américains, Un après-midi de chien, s’il est un peu daté par certains aspects (le tabou de la transsexualité par exemple n’en est plus vraiment un), reste toujours ce film choc époustouflant, qui décortique mécaniquement l’emballage médiatique autour de la violence, et l’exploitation systématique du malheur des petites gens. Drolatique, dramatique, iconoclaste, décalé, de multiples adjectifs viennent à l’esprit lorsqu’on (re)voit les infortunés Sonny et Sal s’embarquer dans un cambriolage tragiquement raté. Lumet parvient magistralement à mêler la destinée d’un marginal flamboyant et l’observation d’une hystérie collective et typiquement américaine. Celle qui consiste à prendre les armes contre tous ceux qui sortent du rang, perpétuant une tradition de « violence républicaine », qu’Al Pacino synthétise dans cette réplique fameuse : « Attica ! Attica ! Rappelez-vous Attica ! ». On passe ainsi du rire aux larmes et inversement, sans que jamais la tension ne retombe, jusqu’à un final passé à la postérité, où comme souvent chez le réalisateur, l’espoir des personnages de pouvoir changer de vie est réduit brutalement à néant. Culte, cela va sans dire.


4. Serpico

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Serpico doit autant à l’aura du personnage réel dont il s’inspire, qu’à la mise en scène classieuse et inspirée de Lumet, qui filme une fois encore un New York à nul autre pareil. En prise avec la réalité la plus sordide, Serpico est avant tout l’oeuvre la plus représentative des convictions profondes de Lumet, en proie à un questionnement profond sur l’équité et la justice. Presque prisonnier de la performance de son acteur principal, Lumet continuera ensuite à creuser ce sillon de la corruption ordinaire au fil de sa carrière, notamment avec Le prince de New-York et Contre-enquête. Mais il trouve malgré tout ici son héros idéal en la personne de Frank Serpico, figure emblématique de l’incorruptible seul contre tous, définitivement entré dans le langage commun. Serpico, flic aux allures de hippie qui perdra tout, femme, santé, métier, dans sa quête éperdue d’honnêteté. Un destin d’autant plus poignant que jamais auparavant le cinéma n’avait construit avec autant de patience un portrait de flic « normal ». Plus que tout autre personnage des seventies, Serpico est le reflet d’une époque qui est loin d’être révolue. La preuve, la télévision s’est empressée de piller le film, d’abord en offrant un show dérivé au personnage, puis avec Hill Street Blues (Mick Belker est quasiment un décalque parodique de Serpico) jusqu’à à The Shield. Un héritage au long cours, assurément.


3. Douze hommes en colère

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Malgré une longue période d’apprentissage, à la fois au théâtre (dans une troupe de Broadway qu’il dirige dès 1947, soit à 23 ans) et à la télévision (où il réalise plus de 150 émissions en direct), Sidney Lumet aura au moins sa place dans les livres historiques juste à côté d’Orson Welles. Inattendu ? Pas vraiment, puisque les deux hommes ont réussi dès leur premier long-métrage à accoucher d’un chef-d’oeuvre absolu. Quoique moins formaliste et révolutionnaire que Citizen Kane, Douze hommes en colère synthétise déjà les obsessions de son réalisateur et l’avant-gardisme de son style, que l’on qualifiera ensuite par paresse de « classique ». Comme d’autres grands cinéastes éduqués à la télévision, Sidney Lumet a pourtant dès le départ tout compris des enjeux de la narration cinématographique, utilisant le gros plan comme un facteur de tension, et le huis-clos comme un révélateur des pulsions de chaque homme. Tournée en à peine 20 jours, à l’économie, l’histoire de ces douze jurés confrontés à une affaire qui se révèle plus complexe qu’initialement prévu, reste étonnamment moderne dans son message humaniste, même 50 ans plus tard. Le duel Henry Fonda – George C.Scott, qu’on jurerait manichéen, échappe encore et toujours à toute simplification idéologique, pour toucher au plus juste, au plus indicible : les notions de doute, de confiance, de justice. Celles qui constituent le ciment de toute société. Des années plus tard, William Friedkin lui-même se cassera un peu les dents en voulant « moderniser » un film pourtant déjà parfait.


2. Network

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Les critiques sont souvent tombés d’admiration devant « l’audace » des scripts d’Andrew Niccol et le caractère visionnaire de The Truman Show. Studio 60 d’Aaron Sorkin a aussi été applaudi comme un show incroyablement décapant. Aussi sympathiques soient-ils, ces titres paraissent toutefois inoffensifs face à Network. Le brûlot incandescent imaginé par Paddy Chayefsky (récompensé par l’Oscar), a allumé une mèche qui n’est pas prête de s’éteindre. Network nous parle d’un monde très actuel, celui du tout-médiatique, de la surconsommation d’informations, de la réalité déformée en divertissement. La télévision est le reflet de notre aliénation, pas étonnant alors que ses coulisses deviennent un monde de fous. C’est sur un coup de folie que s’ouvre d’ailleurs le film, avec le présentateur Howard Beale qui annonce que suite à son licenciement, il compte se suicider lors de sa prochaine émission. Dans un élan de cynisme glaçant, il est décidé de maintenir Beale à l’antenne, et d’en faire un « personnage » vendeur. Écœuré par l’apathie de ses concitoyens, Beale (Peter Finch, oscarisé à titre posthume) passionne les foules, et entraîne une industrie dans son sillage. Lumet multiplie les éclairages oniriques et surréalistes, baignant tantôt ses personnages dans les ténèbres d’une salle de conférence, ou le rouge déviant d’un salon de gratte-ciel. Le final, tout en démesure stylistique et en nihilisme ravageur, contribua à faire rentrer Network dans la légende, et au panthéon des chefs d’oeuvre de son auteur.


1. Le prince de New-York

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Fresque juridico-policière à l’ambition démesurée, Le prince de New-York, bien que moins connu que son cousin Serpico, n’en constitue pas moins une incroyable variation. Sur près de trois heures d’un récit fourmillant de personnages et de sous-intrigues (Lumet a tourné dans près de 130 lieux différents !), le réalisateur raconte la descente aux enfers d’un ripou se découvrant une conscience, et payant le prix de sa « trahison ». Malgré la complexité d’une histoire parfois difficile à suivre, tout tourne autour de ce Danny Ciello (Treat Williams, dans le rôle de sa vie), flic en perdition, qui jouissait du pouvoir que lui octroyait son badge, avant d’ouvrir les yeux sur les conséquences de ces actes. « Comment des types comme nous peuvent-ils recevoir des sacrements ? », se demande-t-il. La géniale ambiguïté du personnage résidant dans le fait que celui-ci adore son job, lui sacrifiant sa vie privée et son éthique. Sobrement, évitant de susciter l’empathie pour son héros pas si héroïque, Lumet accumule les preuves à charge, renforçant à chaque scène la crédibilité de ce qu’il dénonce (le film est d’ailleurs adapté du volumineux roman d’un véritable flic, Bob Daley). Malgré la longueur de l’oeuvre, la tension ne faiblit pas. Un battement de coeur angoissant ouvre d’ailleurs le bal des ripoux, tandis que Ciello tente sans y parvenir de trouver le sommeil. « Tout va bien », pense-t-il. Au contraire. Tout n’a déjà jamais été si mal. Ni avant, ni après, Lumet n’a été si loin dans son exploration des vices de la Grande Pomme.


La sélection des meilleurs films de Sidney Lumet

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