Top 10 : Nicolas Cage

par | 5 mai 2014

Revenu au drame sérieux avec Joe, Nicolas Cage n’est plus à une métamorphose près. Zoom sur une filmographie flamboyante où le maître mot reste « intensité ».

Les années 90 ont fait de Nicolas Cage, alias Nicholas Kim Coppola, une star planétaire, à la fois oscarisée et bankable. L’ère Internet a transformé l’acteur, qui effectue un net retour au premier plan avec le Joe de David Gordon Green, en icône kitsch remodelable à l’infini. Sujet de mash-up et de même aussi improbables qu’étranges (comme ces incrustations de visages sur les princesses Disney), Cage est devenu, alors qu’il le mérite tout de même moins qu’un Steven Seagal, une sorte de guignol virtuel faisant l’objet d’un culte n’ayant finalement pas grand-chose à voir avec son travail au cinéma. Le buzz a fini par éclipser sa carrière de comédien, sérieusement écornée par une palanquée de navets dans la deuxième moitié des années 2000, allant du plus sympathique au plus regrettable.

Cependant, entre deux Ghost Rider et un Wicker Man (remake impie et surréaliste que Cage porte toutefois en haute estime, alors qu’il a contribué à établir sa réputation de cabotin de l’extrême), entre deux séries B ou Z tournées dans les pays de l’Est pour renflouer les caisses – riche à millions, Cage a perdu beaucoup dans ses deux divorces, ses achats immobiliers malheureux et ses collections improbables de voitures, de comic books ou de reptiles – et rembourser les impayés des Impôts, le neveu de Francis Coppola a gardé malgré tout la flamme de son art intacte. Même s’il s’est parfois abaissé au niveau de certains has-been du DTV, avec des choses comme Bangkok Dangerous ou Le Pacte, Cage n’a pas dérapé, comme un De Niro ou un Bruce Willis, dans le téléfilm fauché et anonyme, tout simplement parce qu’il continue à aborder chaque rôle avec un mélange d’instinct et d’intensité qui n’appartient qu’à lui.

Au fil de ses trente ans de carrière, l’acteur a collaboré avec les plus grands (Lynch, les Coen, John Woo, Werner Herzog, Alan Parker et bien sûr son oncle barbu), été au centre de projets avortés presque aussi cultes que ceux réalisés (le Superman de Tim Burton en particulier), et a illuminé par sa folie comme par son charisme les films où il a imposé sa marque. Tout ça méritait bien un top 10, non ?

10. Birdy

Cinéaste anglais porté disparu, Alan Parker a signé dans les années 80 plusieurs titres cultes qui ont peu perdu de leur impact : Midnight ExpressAngel HeartThe Wall… Moins célébré, Birdy est pourtant tout aussi digne d’intérêt, ne serait-ce que parce qu’il aborde le traumatisme du Vietnam sous un angle très inhabituel. Matthew Modine, pas encore envoyé sur le front de Full Metal Jacket, incarne le rôle-titre de Birdy, traumatisé par la guerre au point d’en régresser au stade catatonique, d’où il ne sort que pour rêver de voler. Son ami d’enfance, un Nicolas Cage émouvant et torturé, caché en partie sous ses bandages, tente de venir en aide aux médecins qui l’entourent, en le « sauvant » de cet isolement. Révélé dans plusieurs seconds rôles, des comédies teenage et des œuvres de son oncle, celui qui ne porte alors plus le nom de Coppola, mais de Cage (un nom inspiré par le superhéros Luke Cage) démontre déjà des dispositions innées pour le drame psychologique et un jeu décomplexé, encore mal dégrossi, mais déjà très contrôlé. Le talent brut de l’acteur est déjà là, prêt à exploser en tête d’affiche.

9. Red Rock West

Aaah, John Dahl ! Ce cinéaste américain a redonné une nouvelle jeunesse au néo-noir dans les années 90, et à égalité avec Last SeductionRed Rock West est sans doute son plus beau polar vénéneux. Cage joue pour une fois la retenue, dans le rôle de Mike, un beau gosse poissard tombé dans un engrenage digne de James Cain, au beau milieu d’une bourgade texane. Ensorcelé, comme dans tout bon film noir, par une femme fatale au regard de braise (Lara Flynn Boyle, tout juste échappée de Twin Peaks) qu’on lui a demandé de liquider, Mike est bientôt confronté à un vrai tueur, incarné par Dennis Hopper, qui est juste là pour voler le plus de scènes possible. Tout cela va bien évidemment mal se finir, mais pas avant que les deux acteurs aient eu le temps de se livrer à un duel d’anthologie, où la star d’Easy Rider aura rappelé qui était le patron en matière d’intensité maniaque à l’écran.

8. Kick Ass

Oasis de fun au milieu d’une décennie assez ubuesque, où le spectateur a eu plus d’une fois l’occasion de rire aux dépens de Nicolas Cage, l’irrésistible et ultra-violent Kick-Ass a permis à l’acteur, grand fan de comic books devant l’éternel, de se lâcher dans le rôle sur mesure de Big Daddy. Ancien flic devenu vigilante masqué, Big Daddy est aussi le papa concerné de Hit Girl, et en conséquence un dur à cuire qui ne fait pas dans la dentelle… et parle avec la voix d’Adam West, Cage ayant décidé, à la grande surprise du réalisateur Matthew Vaughn, de calquer son interprétation sur celle du Batman télé des années 60. Ce décalage comique donne toute son originalité au personnage, qui connaît une fin mémorable et dont l’absence se fera cruellement sentir dans la séquelle sortie en 2013.

7. Bad Lieutenant – Escale à La Nouvelle-Orléans

Faux remake n’ayant pratiquement rien en commun avec le classique d’Abel Ferrara, si ce n’est son principe d’explorer la déchéance morale d’un flic corrompu jusqu’à la moelle, Bad Lieutenant tient, à tous les niveaux, de l’hallucination industrielle. Werner Herzog est l’invité surprise et déchaîné d’une production qui tire sa force des innombrables zigzags qu’elle effectue, au grand étonnement sans doute de ceux qui s’attendraient à un polar classique. Dominant un casting éclectique et solide (Eva Mendes, Val Kilmer, Michael Shannon…), Nicolas Cage est bien sûr l’attraction numéro 1 du film. Ripou accro aux anti-douleurs et à la coke, le policier qu’il incarne devrait n’avoir aucune circonstance atténuante. Pourtant, Cage trouve le juste milieu entre le cabotinage tous azimuts (la scène du caméléon, brillante) et des instants de douleur intérieure étonnants.

6. Adaptation

2002 reste comme l’année où la carrière de Nicolas Cage a pris son tour le plus « auteuriste ». D’une part parce que l’acteur passe pour la première (et encore unique) fois derrière la caméra avec Sonny, où il dirige James Franco. D’autre part parce qu’il s’introduit, avec Adaptation, dans le monde drôlement inquiétant de Charlie Kaufman, alors auréolé du succès de son Dans la peau de John Malkovich. À Cage d’incarner, dans cet exercice de style en forme de mise en abyme, Kaufman lui-même… ainsi que son jumeau fictif, Donald (crédité d’ailleurs comme co-scénariste du film) ! L’acteur se donne donc pendant une bonne partie de l’intrigue la réplique à lui-même, avec une justesse formidable, affublant les jumeaux de tics permettant de créer deux personnalités bien différentes, affublées de la même horrible couleur de cheveux et d’une palpable angoisse existentielle. Une performance notable dans un film à la base très casse-gueule, qui vaudra à Cage sa dernière nomination aux Oscars en date.

5. Lord of War

Les sorties récentes de Time Out et des Âmes Vagabondes ont montré que le scénariste et réalisateur Andrew Niccol était clairement à court d’idées novatrices, de celles qui l’avaient rendu célèbre à l’époque (lointaine) de Bienvenue à Gattaca. Son dernier coup d’éclat ? Sans doute Lord of War, chronique enlevée et scorsesienne de la carrière d’un marchand d’armes, Yuri Orlov, qui débute « modestement » à New York avant de fournir les guerres civiles en Afrique en vendant au plus offrant. Le film, qui n’est pas avare en enfoncement de portes ouvertes, offre toutefois un rôle impeccable de crapule en smoking à Cage, qui sert de guide au spectateur au sein d’un monde où le cynisme absolu constitue le seul gilet pare-balles efficace. D’où une avalanche de punchlines acides, de diatribes misanthropes et de personnages contradictoires, qui contribuent à rendre l’œuvre anormalement divertissante.

4. Arizona Junior

Pinacle de la période « cartoon vivant » de Nicolas Cage, Arizona Junior demeure l’une des œuvres les plus rythmiquement démentielles des frères Coen, qui n’en étaient alors qu’à leur deuxième long-métrage après le beaucoup plus « sérieux » Blood Simple. Dans cette histoire loufoque de kidnapping d’enfant, Cage incarne une sorte de Bip-Bip humain (coiffure en pétard à l’appui) poursuivi par toute une galerie de Coyotes (dont un motard de l’Apocalypse) dans des scènes dantesques filmées en grand angle, à l’humour aussi régressif qu’attendrissant. L’histoire retiendra que Cage, pourtant grandiose dans le rôle (d’abord proposé à… Kevin Costner), a gardé un souvenir mitigé de son expérience avec les Coen. Le film, en grande partie grâce à lui, et à l’énergie frénétique de leur mise en scène, demeure un classique revisionnable à l’infini.

3. Leaving Las Vegas

Le talent versatile de Nicolas Cage, alors surtout reconnu comme une vedette de films indépendants, explose définitivement en 1995 avec la sortie du magnifique Leaving Las Vegas, sans doute le meilleur film de Mike Figgis (Time Code). Cage se sera plongé, littéralement, dans la peau d’un personnage, en l’occurrence Ben, scénariste en pleine déchéance ayant décidé de finir ses jours ivre mort à Vegas, et que même l’amour d’une prostituée au cœur tendre, Sera, ne peut sauver. Ayant étudié les effets de l’alcool sur sa diction pour les besoins du scénario, Cage perpétue une tradition toute américaine de rôles d’alcooliques magnifiques, envisageant l’ébriété comme une sorte de pied de nez ultime au destin. Son duo avec Élisabeth Shue est indéniablement de ceux qui marquent la mémoire, et qui font saigner même le cœur des spectateurs les plus blasés. Sa prestation glorieusement tragique aura en tout cas touché celui de l’Académie, qui lui remettra cette année-là l’Oscar du meilleur acteur.

2. Sailor & Lula

Beaucoup d’encre a coulé depuis la Palme d’Or attribuée à David Lynch en 1990, un moment rock’n’roll, accompagné forcément de sifflets (Pulp Fiction proposera le même scénario en 1994), mais qui se justifie tout à fait au vu des exceptionnelles qualités du film. Nicolas Cage, habillé de son immortelle veste en croco, et Laura Dern, aux antipodes de son rôle de fille sage de Blue Velvet, réinventent dans les deux rôles-titres le concept des amants maudits de cinéma. Car Sailor & Lula, film indéniablement lynchien, incandescent et impitoyable avec ses personnages (la violence y est terriblement frontale et graphique), est aussi et avant tout une vraie déclaration d’amour tordue au cinéma, au pouvoir du mythe, à une certaine Americana sur laquelle le réalisateur jetterait un œil nostalgique. Cage, qui pour l’occasion se transforme en crooner brutal et transi d’amour, y trouve son rôle le plus flamboyant : une véritable attraction à lui tout seul.

1. Volte/Face

La métamorphose la plus improbable, et la plus durable de la carrière de Nicolas Cage, c’est celle-là : sitôt son Oscar pour Leaving Las Vegas en poche, Cage, le comédien « méthodique » connu pour ses comédies et ses sombres drames, se transforme en action star avec trois blockbusters pétaradants, représentatifs d’une industrie pas encore infantilisée par les films de superhéros : après Rock et le somptueusement crétin Les ailes de l’enfer, Cage achève une trilogie qui lui aura apporté gloire et fortune (60 secondes chrono,Windtalkers et les Benjamin Gates s’y rajouteront par la suite) sous la houlette de John Woo, avec ce Volte/Face d’anthologie. Logiquement, le film avait toutes les chances d’être une pantalonnade de plus : cette histoire d’inversion de visage n’a aucun sens, mais Woo la transcende par la foi d’une réalisation fantasmatique, éloignant en tous points son univers d’une quelconque réalité tangible. Choix logique, et payant : dans la double peau de Castor Troy (meilleur nom de vilain ever) et de son ennemi juré Sean Archer, Cage, fan avoué de Chow Yun-Fat, en fait des maxi-tonnes, tout en trouvant la note juste pour changer de registre à mi-parcours, passant de l’un à l’autre en une expression de visage – observez son jeu durant la scène de prison : c’est magistral. La suite, même si elle s’avèrera parfois brillante, ne pourra être qu’une redite de cette partition de génie.