Top 10 : Tsui Hark

par | 17 juin 2015

À l’occasion de la sortie de son nouveau fait d’armes, penchons-nous sur la filmo du bouillonnant et brillant Tsui Hark, le « Steven Spielberg » chinois !

Ce 17 juin sort en salles le quatrième film de Tsui Hark en presque autant d’années, La bataille de la montagne du Tigre. Une incursion inattendue, mais pétaradante, dans le genre du film de guerre un brin patriotique, dans laquelle le producteur, cinéaste et scénariste, démontre une nouvelle fois son amour et sa maîtrise des récits d’aventures épiques. Formellement toujours aussi inspiré, bénéficiant de moyens plus larges qu’il n’en a jamais eu à Hong-Kong, Tsui Hark, à 65 ans, n’a jamais paru aussi bouillonnant d’énergie, alors qu’il cumule 35 ans d’expérience derrière la caméra.

Né en 1950 à Saïgon, Tsui Man-Kong (un nom qu’il changera après trop de quolibets le transformant en « King Kong ») a appris son art dans le paysage le plus étranger possible : à l’université de cinéma d’Austin, au Texas. Ce n’est qu’une fois diplômé qu’il tente de faire son trou à la télévision hongkongaise. Un job plan-plan qui ne pouvait convenir à ce trublion à la débordante, et épuisante imagination (selon l’aveu même de certains de ses collaborateurs, dont les scénaristes Julien Carbon et Laurent Courtiaud). Son premier long-métrage, Butterfly Murders(1979) prouvera d’une part son amour inconsidéré des wu xia pian, ou films de chevalerie chinois, et son besoin précoce de donner un bon coup de pied dans la fourmilière locale.

Il n’est pas interdit de penser que cet artiste hyperactif, souvent qualifié de « Spielberg asiatique » (il a commencé lui aussi à fabriquer des films en Super 8 adolescent), a changé à lui seul le paysage du cinéma hongkongais, signalant l’émergence, dans cette colonie anglaise, d’une nouvelle vague de cinéastes à qui l’on donnait les moyens de briller hors de leur pays. Un statut de mogul que la création de sa société Film Workshop, qui produisit les chefs d’œuvre de John Woo et un nombre incalculable de films d’aventures, de polars, et de comédies populaires, ne fera que renforcer. Aujourd’hui, après des années 2000 marquées par de grosses déceptions (Legend of Zu et Seven Swords en premier lieu), Tsui Hark enregistre avec La bataille de la montagne du Tigre son plus grand succès en Chine. Lui qui adore lancer des franchises a trouvé avec les Detective Dee une manne d’histoires aussi excitantes qu’originales. Tout ça méritait un bien top 10, non ?

10. La bataille de la montagne du tigre

S’il a souvent flirté avec le genre, Tsui Hark n’avait jamais réalisé un film de guerre avant La Bataille de la montagne du Tigre. Avec ce film, son plus gros succès populaire en Chine continentale, le cinéaste investit et détourne un univers par essence très patriotique. Fin connaisseur de l’histoire de son pays, Tsui Hark propose une relecture d’une œuvre célèbre de la Révolution Culturelle, « Tracks in a snowy forest », basée en partie sur des faits réels et adaptée dans tous les formats imaginables. Tsui Hark est conscient des valeurs que transmet ce récit de l’attaque d’un repère de brigands dans la Chine de 1946, en pleine reconstruction après l’occupation japonaise, qui rappelle beaucoup Quand les aigles attaquent. Mais s’amuse nettement plus à emballer une aventure exaltante qui nous transporte dans une autre époque, dont on ne sait, si elle est sérieuse ou fantasmée par les descendants des héros, idée brillante matérialisée lors d’un épilogue incroyablement spectaculaire en forme de post-scriptum. Excentrique, alerte et visuellement somptueux : malgré quelques scories, La Bataille de la montagne du Tigre est un divertissement de haut vol !

9. Zu, les guerriers de la montagne magique

Après trois échecs commerciaux (dont l’un sévèrement censuré) et un relatif succès (All the wrong clues), Tsui Hark est à la croisée des chemins. Fasciné par le succès de Lucas et Spielberg, il se lance dans un projet trop grand pour Hong-Kong, tellement ambitieux qu’il fera venir les techniciens sur Star Wars chez lui. Zu, est une aventure féérique, qui pêche aujourd’hui par un visuel daté absolument kitschissime. Les couleurs pètent de partout, mais excepté dans le palais de glace, séquence véritablement enchanteresse, elles ne peuvent masquer les limitations techniques et scénaristiques d’un film turbulent et hystérique. Malgré tout, Zu est blindé d’idées folles, généreux et motivé par l’exploration de plusieurs millénaires de culture chinoise. À l’époque, aucune production de cette ampleur n’avait vu le jour dans la péninsule. Le film était nécessaire, et a ouvert les yeux incrédules de bien des spectateurs occidentaux. Il traumatisera bien des confrères américains, en premier lieu Sam Raimi et John Carpenter, qui lui rendra un hommage évident avec Jack Burton. Hark, lui, persévèrera par la suite dans cette veine « martiale et magique », avec plus de succès. Sans Zu, il n’y aurait jamais eu la saga des Histoires de fantômes chinois. Ni, bien entendu, la suite officielle Legend of Zu.

8. L’auberge du dragon

Sortie en 1992, L’auberge du dragon est symptomatique du pouvoir qu’a Tsui Hark sur l’industrie locale : le film est le remake d’un classique de King Hu, et rassemble un casting royal dominé par Maggie Cheung. L’intrigue s’inspire de Casablanca, avec son auberge située à la frontière (métaphore aiguisée de la future ex-colonie), son ennemi insaisissable, sa tenancière blasée et pourtant patriote, et ses réfugiés œuvrant pour le bien de la nation. Le rythme est typique du style de Hark : la mise en place des enjeux est rapide et claire, et l’action ne faiblit jamais. Plastiquement, c’est une réussite : les paysages désertiques de la Chine centrale dépaysent et le décor de l’auberge est une source inépuisable d’angles de vue originaux, zébrés de poteaux en bois, gothiques à souhait, empreinte de sensualité. La sensualité, d’ailleurs, émerge dans l’antagonisme entre les deux héroïnes (la femme fatale face à l’androgyne guerrière) et le sous-texte anti-machiste jouissif. Le film culmine lors d’un duel dans la poussière faramineux, croisement entre le western et le wu xia, débordant vers la comédie musicale dans ses chorégraphies. Ah oui, et malgré les apparences, qui créditent le vétéran Raymond Lee à la réalisation, il ne fait aucun doute (même pour Maggie Cheung) que le véritable homme aux manettes de ce bijou était Hark. Celui-ci reviendra officiellement vers cet univers à l’occasion du faux remake Dragon Gate 3D.

7. L’enfer des armes

Au début des années 80, la Rétrocession de 1997 n’est encore qu’un lointain horizon. La jeunesse de Hong-Kong, qui grandit dans une société façonnée par les Britanniques, sans véritable repère, se sent inconsidérée. Alors qu’il vient tout juste de réaliser deux films ignorés par le public, Tsui Hark emballe, en moins d’un mois et avec peu de budget, cet Enfer des armes qui est une véritable déflagration esthétique et politique pour son époque. Dans ce qui constitue la dernière étape de sa « Trilogie du chaos », Hark se confronte pour une fois au réel, dans un brûlot qui brasse pêle-mêle les influences de Sergio Leone, Peckinpah et du Kubrick d’Orange Mécanique. Rien de moins. Charcuté par une censure affolée par les excès de violence du métrage, le film est aujourd’hui visible dans un director’s cut de qualité VHS, grâce aux bons soins de HK Vidéo. Les deux versions ont toutefois le même fil rouge : trois jeunes idiots tuent le temps en posant une bombe dans un cinéma, et sont bientôt rejoints par un témoin, la femme flic Wan-Chu, qui a quelques prédispositions au sadisme… Autant être clair, question révolte et réputation sulfureuse, L’enfer des armes a de la polémique à revendre, avec sa violence graphique, ses animaux (malheureusement) maltraités, son ton exagérément nihiliste… S’achevant dans un bain de sang au beau milieu d’un cimetière, le film fonce vers le mur sans s’arrêter, renvoyant toutes les composantes d’une société dos à dos. Un film de jeunesse donc, mais une œuvre essentielle malgré tout.

6. Detective Dee 2 : la légende du dragon des mers

Préquelle à gros budget du film qui a remis le flamboyant barbu sur les rails au box-office chinois Detective Dee 2 : la légende du dragon des mers s’éloigne de l’ambiance Sherlock Holmes asiatique qui prévalait dans le film avec Andy Lau, pour s’abandonner à l’univers du film d’aventure pur. Des monstres, des énigmes, des combats maritimes, des chevauchées à perdre haleine et bien sûr des mystères qui se dévoilent petit à petit : ce « Detective Dee Origins » tient du cocktail improbable, mais brillant, ne perdant rien également de la dimension satirique et incorrecte qui faisait aussi le charme de son prédécesseur. Avec sa narration chapitrée très serialesque, ses décors chatoyants, sa 3D décuplant l’inventivité de la mise en scène et démontrant la maîtrise effarante de Hark dans le domaine de la profondeur de champ et de l’interaction spatiale entre les personnages, Detective Dee 2 réussit la prouesse de surpasser le premier opus (y compris commercialement, le carton ayant été historique en Chine), et d’offrir un retour remarqué dans les salles françaises du réalisateur.

5. Time & Tide

Les navets hallucinogènes qu’ont été Double Team et Piège à Honk Kong ont eu au moins cela de bon pour Tsui Hark qu’ils l’ont dégoûté à tout jamais de Hollywood. Revenu à Hong-Kong, le réalisateur s’appuie sur ces échecs qui maltraitaient avec malice les clichés d’une industrie, pour concevoir l’ébouriffant Time & Tide. Délesté de ses collaborateurs habituels (le monteur David Wu, le chorégraphe Ching Siu-Tung,), Hark taille dans les séquences explicatives pour se concentrer sur la frénésie visuelle et sémantique d’un film à la grammaire visuelle novatrice. Son héros, un sympathique inconscient nommé Tyler, n’a pas de but précis, mais croque la vie à pleine dent. Et le montage épouse son point de vue, indolent, zappeur, bizarrement sexy. Ce principe casse-gueule devient brillant quand intervient Jack, tueur à gages qui est l’opposé de Tyler. Avec lui, tout se complique (il faut s’accrocher pour tout comprendre), et tout s’accélère. La célèbre scène du gunfight dans un HLM en ruines, tourné comme un reportage de guerre à flanc d’immeuble, devient le nœud central de cette agitation mentale et visuelle. Un morceau de bravoure pillé de nombreuses fois depuis à Hollywood (regardez donc le ridicule Shoot’em up dans la foulée pour comprendre), tout comme nombre d’autres idées azimutées peuplant ce film d’action hors normes.

4. The Lovers

L’une des qualités remarquables de Tsui Hark en tant que réalisateur est son érudition contagieuse dès lors qu’il s’agit d’évoquer la culture de son pays et l’histoire de son cinéma. Le 7e art a un devoir de passeur selon lui, et c’est pour cela qu’un grand nombre de ses films reprennent à leur compte des légendes et histoires populaires, qu’il se fait paradoxalement un devoir de décomposer de manière personnelle. Dans le cas The Lovers, il s’agit de mettre en scène une nouvelle version d’un récit classique, le Roméo et Juliette chinois, adapté dans les années 60 par la Shaw Brothers. Pur mélo au style lyrique, bercé par la musique de James Wong, The Lovers suit le destin des « amants papillons » (incarnés par les révélations Charlie Young et Nicky Wu) en teintant d’abord leur passion interdite d’une dose de comédie – l’héroïne doit se travestir pour intégrer une prestigieuse école -, avant de verser dans la plus pure tragédie. Avec ses images colorées, ses acteurs en état de grâce, son ton très premier degré et son dernier acte aussi magnifique que bouleversant, The Lovers est une réussite aussi étonnante que marquante, lorsqu’on la compare au reste de la filmographie de Hark, qui n’aura jamais porté l’émotion aussi haut.

3. Il était une fois en Chine
2. Il était une fois en Chine 2 : la secte du Lotus blanc

Le pari insensé que représente le projet d’Il était une fois en Chine a débouché sur la plus éclatante des réussites pour le producteur et réalisateur qu’est Tsui Hark En relançant l’intérêt des honk-kongais pour la figure la plus connue de leur folklore – le docteur et artiste martial Wong Fei Hung – et également pour le film d’arts martiaux en costumes, Hark a lancé une franchise qui va lui rapporter des millions. L’excellent premier opus, où le personnage du docteur, au lieu du sage habituel, devient un jeune écervelé nationaliste et pétrifié par son éducation, étale sa reconstitution chatoyante, baignant dans des tons jaunes et oranges qui servent d’écrins à d’impressionnants combats martiaux. Le charisme martial de Jet Li et le charme de sa partenaire Rosamund Kwan, couple de cinéma idéal, ne sont pas pour rien dans cette réussite, qui se permet des attaques anti-occidentales particulièrement virulentes.

Le deuxième épisode se pare toujours d’un arrière-plan politique, puisque Wong Fei Hung y rencontre le révolutionnaire Sun Yat Sen (révisez vos cours d’histoire !) et y combat une secte au pouvoir de conviction immense. Mais de l’équipe haute en couleurs qui entoure au départ le docteur, il ne subsiste que Tante Yee (Kwan), l’amoureuse éduquée à l’étranger, qui comme toujours chez Hark, représente la sagesse et la révolution à venir de la Chine. Elle est tiraillée entre le respect des traditions millénaristes et l’ouverture au monde, symbolisée par son révolutionnaire appareil photo. Une fois de plus, les combats sont tétanisants, en particulier les deux où Li doit en découdre avec Donnie Yen. Par la suite, les quatre autres opus verseront dans la comédie idiote et les aventures picaresques. Wong y affrontera pirates, Indiens et cowboys ! Même Jet Li tirera un temps sa révérence avant de revenir au rôle qui l’a définitivement consacré star en Chine.

1. The Blade

1995. Les affaires vont mal pour Tsui Hark. Les coups de poker ont laissé la place aux formules marketées, et les échecs s’enchaînent à la Film Workshop. Pour renouer avec le succès, quoi de plus sûr, pour tenter le grand écart entre expérimentation et grand public, qu’une nouvelle version de l’histoire du sabreur manchot ? Portée à l’écran par Chang Cheh avec La Rage du Tigre, l’histoire est celle d’un assassin qui perd un bras au cours d’un duel sanglant, et met au point une technique spéciale pour repartir au combat avec sa lame brisée. The Blade sera pourtant un échec terrible, le public étant sans doute écœuré par la violence jusquauboutiste du brûlot que vient de réaliser Tsui Hark. Point de rupture stylistique, où la frénésie caractéristique du réalisateur devient en soi un projet filmique, The Blade montre le genre du wu xia pian sous son jour le plus apocalyptique et repoussant. La guerre, la faim et la cruauté n’épargnent personne dans ce monde, où comme chez George Miller, la barbarie est devenu le seul langage commun des hommes. La caméra elle-même est contaminée, roulant par terre avec les assaillants, virevoltant de droite à gauche comme dans un reportage de guerre. Les combats deviennent abstraits, lacérant les décors et les coins de l’écran sans que jamais le vertige ne s’estompe. Poésie féminine, poussière aveuglante, instinct animal : trois ingrédients visuels et narratifs totalement déconnectés servent de recette à ce cocktail inédit, abrasif et littéralement incontournable.